Cultiver les aliments oubliés

C’est dans le jardin que se livre la lutte pour la protection de la biodiversité. Stephen Silverbear McComber, un gardien de semences kanien’kehá:ka, fait partie d’un mouvement grandissant de personnes qui font pousser des fruits et des légumes anciens.

Texte—Joel Balsam
Photos—Stephanie Foden

Avec la collaboration de Mark Mann

Dans le jardin derrière chez lui, Stephen Silverbear McComber glisse d’abord les graines dans sa bouche, comme ses grands-parents lui ont montré à le faire quand il était adolescent. Il plonge ensuite ses doigts dans la terre pour les semer dans le sens antihoraire, d’est en ouest.

Stephen, un Mohawk de Kahnawá:ke, enseigne les pratiques traditionnelles de jardinage iroquoises partout en Amérique du Nord. Ce sculpteur primé et chef de conseil élu est aussi l’heureux grand-père de 14 petits-enfants. Au printemps, il sème seulement quand la lune est dans une bonne phase — soit à la nouvelle lune, au premier quartier et à la pleine lune. Il ne plante jamais quand elle est décroissante.

«C’est ce qu’on a toujours fait, dit-il. Tout ce qui tourne autour du travail de la terre commence par une cérémonie.»

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Les peuples autochtones veillaient à préserver la biodiversité bien avant l’arrivée des Européen·ne·s, en transmettant des semences d’une génération à l’autre. Ils continuent aujourd’hui de protéger 80 % de la biodiversité mondiale, mais la colonisation a affaibli certaines de leurs pratiques. «Nos parents ont été placés dans des pensionnats. Nous avons donc perdu une bonne partie des savoirs traditionnels», explique Stephen.

L’ainé de 67 ans contribue cependant à leur donner un nouveau souffle. Avec la permission de ses semblables dans différentes communautés, il partage des semences patrimoniales avec Seed Savers Exchange — une organisation qui s’emploie à cataloguer et à conserver des graines de différentes variétés depuis 1975. Selon Meredith Burks, responsable des communications, c’est une manière de créer des liens avec ceux et celles qui jardinaient avant nous: «Ça permet aux individus et aux communautés de jouer un rôle actif dans la protection et la célébration du patrimoine agricole.»

Qu’est-ce qu’on entend exactement par «patrimoine agricole»?

Conserver des semences pour l’année suivante a longtemps été une pratique courante chez les jardinier·ère·s. Ce n’est que récemment que la plupart des gens ont commencé à en acheter de nouvelles chaque printemps.

Ainsi, par le passé, la majorité des agriculteur·rice·s assuraient la multiplication de leurs propres plants année après année, décennie après décennie — produisant naturellement des variétés uniques, déterminées par leurs préférences en matière de couleur, de forme, de gout et de résistance, notamment.

«Essayez d’imaginer un instant le nombre incalculable de variétés créées par l’agriculture autour du monde, puisque chaque producteur possédait le potentiel d’en développer des versions locales!», écrit le nutritionniste et auteur Bernard Lavallée dans un ouvrage intitulé À la défense de la biodiversité alimentaire.

Impossible de le mesurer, bien sûr. La Svalbard Global Seed Vault, dans le nord de la Norvège, tente malgré tout de répertorier et de protéger l’incroyable diversité qu’il nous reste. Au moment où ces lignes ont été écrites, la voute contenait 1 214 827 échantillons de semences.

Agir face à la menace des monocultures

Même s’il perpétue les traditions du passé, Stephen a le regard tourné vers l’avenir — et les dangers qui nous guettent. Selon lui, il ne suffit pas de faire connaitre les usages de ses ancêtres: «On doit parler des problèmes qui se posent», précise-t-il.

Depuis les années 90, les activités menées par les multinationales ont réduit la diversité des semences dans le monde.

Des entreprises comme Bayer (Monsanto) et ChemChina ont conçu des super semences qui permettent de produire en abondance un produit d’aspect uniforme, mais qui sont généralement tributaires de l’utilisation de dangereux pesticides, dont plusieurs sont fabriqués par ces mêmes compagnies.

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Il faut aussi savoir que ces semences modifiées ne durent qu’une saison, et que les agriculteur·rice·s sont contraint·e·s d’en acheter de nouvelles chaque année. D’après une étude réalisée en 2018 par Philip Howard, de l’Université d’État du Michigan, quatre entreprises se partagent 60 % du marché.

La protection des semences nous amène à reconnaitre l’agriculture comme un patrimoine commun. «Les variétés ancestrales appartiennent à tout le monde et à personne en particulier», explique Jean-François Lévêque, horticulteur et cofondateur des Jardins de l’écoumène, un semencier artisanal situé dans la région de Lanaudière, au Québec. «Contrairement aux variétés modernes, elles n’appartiennent pas à une entreprise. Il est d’autant plus important de les protéger.»

Un argument épicurien en faveur de la diversité

Le monopole qu’exercent ces multinationales a de quoi démoraliser les adeptes de fruits et de légumes. Alors qu’il pourrait y avoir tout un éventail de variétés de maïs — certaines sucrées, d’autres non —, les agriculteur·rice·s n’ont aujourd’hui accès qu’à une poignée d’entre elles. Avec le temps, les consommateur·rice·s en sont donc venu·e·s à avoir une image précise de ce à quoi devrait ressembler un épi de maïs, un melon ou une poire.

«Manger [de façon] diversifié[e] est l’un des besoins fondamentaux de l’être humain, explique Bernard Lavallée. Notre biologie fait qu’on doit manger plein d’aliments différents pour aller chercher des nutriments différents, et répondre à tous les besoins de notre corps.»

Il n’est pas si curieux de souhaiter pouvoir choisir entre plusieurs variétés différentes d’une même espèce. On n’a qu’à penser aux pommes: on a l’habitude d’en sélectionner une sorte selon l’usage qu’on veut en faire — la cuire, la mettre en conserve ou la manger en collation.

Le principe est le même pour les autres fruits et légumes: chaque espèce compte des milliers de variétés potentielles.

Les variétés anciennes ne sont pas nécessairement meilleures ou plus nutritives que celles que l’on cultive aujourd’hui, précise Bernard Lavallée. C’est la diversité qui compte.

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«Nos ancêtres ont développé des variétés de fruits et de légumes qui répondaient à certains besoins spécifiques ou à des envies. Ça pouvait être des couleurs, des formes, des saveurs, des utilisations, des rituels. En perdant ces variétés, on perd aussi certaines caractéristiques, ou même certaines relations que les êtres humains ont eues avec elles.»

La perte de diversité des plantes cultivées est aussi synonyme d’une plus grande vulnérabilité. Il suffit de penser à la race tropicale 4 (TR4), également connue sous le nom de maladie de Panama; elle fait des ravages depuis 30 ans dans les exploitations bananières et met sérieusement en péril la production du fruit le plus populaire au monde. La menace ne serait pas aussi grave si on cultivait une plus grande diversité de bananiers.

La diversité génétique aide les plantes à résister aux maladies et à s’adapter à différents climats, tout en favorisant la préservation d’une variété de saveurs, explique Meredith Burks. Elle a aussi du bon pour les pollinisateurs comme les abeilles, les papillons et les oiseaux: «En offrant à ces derniers un habitat et une source de nourriture, les jardins riches en biodiversité contribuent à la préservation d’écosystèmes sains et permettent d’améliorer la productivité des cultures.»

Une invitation à se lancer

Pour Stephen McComber, le fait de voir d’autres personnes aménager des potagers biologiques et diversifiés — sans avoir recours à des semences industrielles — est porteur d’espoir. Il a d’ailleurs créé une page Facebook appelée Steve’s Garden Tips pour encourager les gens à faire pousser leurs propres aliments.

Il croit que la protection des traditions agricoles autochtones et des semences ancestrales est cruciale pour sa communauté, certes, mais pas seulement. C’est une question de survie pour chacun·e d’entre nous.

«Tout le monde aura besoin de ces savoirs, d’où qu’ils viennent», affirme-t-il.

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Vous ne savez pas par où commencer? Ce gardien de semences a un sage conseil à vous donner: «Il faut juste se lancer. C’est aussi simple que ça.»

Quatre variétés anciennes à cultiver chez soi

Puisqu’il faut bien commencer quelque part, nous vous proposons quatre variétés ancestrales de fruits et de légumes à cultiver au jardin et à servir à vos convives, en particulier si vous habitez en zone 5 ou plus.

Le melon de Montréal, un fruit cultivé au début du 20e siècle dans le quartier de Notre-Dame-de-Grâce, pouvait atteindre la taille d’un ballon de basketball. Il était apprécié pour son gout à la fois prononcé et délicat: une seule tranche se vendait au prix d’un steak dans un restaurant huppé de New York. Il a disparu dans les années 40, mais des semences ont été conservées. Ainsi, quand il a été redécouvert, un demi-siècle plus tard, les producteur·rice·s ont pu recommencer à le cultiver. Le melon de Montréal a d’ailleurs fait un retour fracassant ces dernières années.

Ce concombre est aussi vigoureux que la personne qui l’a créé. Marie-Alice Laflamme Gosselin a cultivé cette variété de concombre toute sa vie, même passé 90 ans. Elle faisait tremper les graines dans du lait avant de les mettre en terre le jour de la fête de  saint Antoine, le 13 juin. Malgré un ensemencement tardif, cette variété a toujours eu un très bon rendement. Résistant aux maladies et facile à digérer, ce concombre robuste est aujourd’hui prisé des jardinier·ère·s partout au Québec.

Alors qu’il rénovait une maison centenaire abandonnée dans la région de la Beauce, au Québec, un travailleur a déniché un petit sac de semences sous le plancher du grenier, où il se trouvait depuis plusieurs décennies. Des quelque 300 graines que contenait le sachet, seulement trois ont germé. Elles ont produit des tomates juteuses et délicieuses pesant plus d’un kilo chacune.

Maximilienne Corbeil Dinel a reçu ces graines de haricots à l’occasion de son mariage, en 1907, et elle a continué d’en semer année après année pendant les huit décennies suivantes. Les plants fleurissent jusqu’au premier gel et produisent donc une récolte abondante qui s’étire tout au long de l’été. Grand-mère Dinel aimait les servir avec du beurre et du sel, qu’ils soient frais cueillis du jardin ou qu’ils aient été mis en conserve en vue d’un festin l’hiver venu.

 

POUR ALLER PLUS LOIN –

Vidéo
Stewarding Indigenous Seeds and Planting by the Moon with Stephen Silverbear McComber

Plateforme
La plateforme d’échanges de Seed Savers Exchange permet aux jardinier·ère·s de troquer des semences patrimoniales à pollinisation libre issues de leurs propres récoltes.

Organisme
Indigenous Seed Keepers Network

Livre
Seed Money: Monsanto’s Past and Our Food Future

Joel Balsam est un journaliste pigiste et un auteur de guides de voyage établi à Montréal. Il a écrit pour le TIME, le National Geographic, les guides Lonely Planet, le Globe & Mail et l’Atlas Obscura, entre autres. Suivez-le sur Instagram et sur son site web pour en savoir plus sur ses voyages et ses collaborations.

 

Stephanie Foden est une photographe et une narratrice visuelle établie à Montréal. Elle s’intéresse au climat, à la culture et à l’identité. Elle a fait des photos pour le National Geographic, le TIME, le New York Times, la chaine américaine ESPN, Amnesty International et Dove. Elle est fière d’être membre du Boreal Collective et du réseau Women Photograph. Vous trouverez d’autres exemples de son travail sur Instagram et sur son site web.

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