Le bain de forêt à la portée de tout le monde

La pratique du shinrin-yoku n’a rien de difficile ni de compliqué — et elle a d’immenses bienfaits. Voici ce qu’il faut savoir.

TEXTE – Mark Mann

PHOTOS – Charlotte Ghomeshi
Avec de la recherche complémentaire par Eve Laliberté

Les médias s’intéressent depuis longtemps aux bains de forêt, mais, si vous en parlez autour de vous, vous remarquerez que les réactions sont plutôt sceptiques.

D’après mon expérience, les gens se montrent plus agacés qu’attirés par la pratique. Son côté branché vient renforcer l’impression selon laquelle il s’agit d’un concept un peu bidon — et, de toute façon, l’activité parait plutôt ennuyeuse.

En réalité, le bain de forêt a beaucoup plus à offrir que ce qu’on pourrait croire. Loin d’être un simple complément aux programmes de mieux-être, c’est un puissant outil de guérison, de médecine préventive et de croissance personnelle.

De quoi s’agit-il exactement ?

La pratique du bain de forêt a été développée au Japon, où on l’appelle shinrin-yoku. Elle tire ses racines dans le shintoïsme, une religion qui invite ses adeptes à communier avec la nature auprès de sanctuaires ou d’arbres sacrés. La version moderne du shinrin-yoku est apparue dans les années 70, à la suite d’une vague de dépressions et de suicides.

Traditionnellement, dans la culture japonaise, on reconnait la vitalité ou la valeur intrinsèque de la nature, soutient le Dr Ysuhiro Kotera, un psychothérapeute qui enseigne à l’Université de Nottingham. Il n’est donc pas surprenant que les spécialistes de la santé de l’archipel aient été les premier·ère·s à prescrire des bains de nature.

À mesure que la pratique faisait des adeptes, plusieurs études ont été menées pour tester son efficacité. Les résultats obtenus en matière de santé physique et psychologique sont impressionnants — tellement, en fait, qu’il serait difficile d’en exagérer l’importance.

Que peuvent faire les arbres pour nous ?

Les arbres émettent des substances chimiques gazeuses à base de carbone appelées composés organiques volatils (COV). Ceux-ci ont des propriétés thérapeutiques; ils constituent d’ailleurs les principaux ingrédients d’au moins 25 % de tous les médicaments.

L’air de la forêt contient une tonne d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires, d’antiseptiques, d’antiviraux et d’analgésiques, écrit la chimiste et naturaliste Diana Beresford-Kroeger. Au sujet des vapeurs aux vertus thérapeutiques libérées par les arbres, elle dit: « Ces substances sont au cœur de la connectivité que l’on observe dans la nature. » Son arbre médicinal préféré est le pin blanc, qui émet trois sortes d’aérosols de la famille des pinènes.

« Il suffit d’inspirer profondément en présence de ces arbres pour accroître le taux de lymphocytes dans le sang et stimuler le système immunitaire, affirme Diana Beresford-Kroeger. C’est gratuit, et l’effet d’une seule visite dure jusqu’à 30 jours. »

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Cela peut sembler difficile à croire, mais les études sur les bains de forêt ont montré qu’ils avaient des effets bénéfiques importants sur la rigidité artérielle et les fonctions pulmonaires et cardiovasculaires, ainsi que sur de nombreux autres indicateurs de la santé. De plus, ils améliorent l’humeur, favorisent la guérison physique et psychologique, et atténuent l’anxiété et la dépression.

Se rappeler comment rêvasser

Mais on peut aussi aborder les effets positifs des bains de forêt autrement qu’en des termes purement physiologiques. Marc Berman, spécialiste des neurosciences, étudie les bienfaits des environnements naturels sur le bienêtre et parle de la « douce fascination » que la nature exerce sur nous.

« La nature capte notre attention, certes, mais elle ne la monopolise pas complètement. Quand on observe une cascade, par exemple, il n’est pas rare que notre esprit se mette à vagabonder et qu’on songe à autre chose. » — Marc Berman

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Prendre un bain de forêt, c’est cultiver à dessein une douce fascination pour ce qui nous entoure. D’après Diana Beresford-Kroeger, cela revient en quelque sorte à flâner sans but. « Il faut marcher lentement et respirer profondément », m’a-t-elle expliqué lors d’une conversation téléphonique.

Le côté onirique et serein de la pratique témoigne aussi de ses origines spirituelles dans le shintoïsme. « Cette dimension risque cependant d’échapper aux chercheur·euse·s et aux adeptes d’autres pays à mesure que le shinrin-yoku gagne en popularité dans le monde », croit le Dr Ysuhiro Kotera.

 

Reconnecter avec un·e vieil·le ami·e

On peut également envisager le bain de forêt dans une perspective relationnelle. Il s’agit, comme l’explique le Dr Kotera, de « considérer la nature comme une bonne amie ».

D’après Amos Clifford, le fondateur de l’Association of Nature and Forest Therapy Guides, « les efforts que l’on fait pour devenir une espèce écologiquement durable doivent tous pouvoir s’appuyer sur une relation profonde avec la nature ». (PDF)

Le bain de forêt offre un moyen de consolider cette relation et de soigner en partie la solitude et l’aliénation qui caractérisent nos sociétés contemporaines.

Avons-nous vraiment besoin d’un terme recherché pour décrire une simple promenade en forêt ?

Peut-être pas, c’est vrai, mais il n’est sans doute pas inutile d’en avoir un. Demandez-vous à quelle fréquence vous allez dans la nature simplement pour y rester immobile et apprécier ce qui vous entoure. Je parie que la réponse est « pas très souvent ». La plupart d’entre nous ont l’impression d’être trop occupé·e·s pour accorder la priorité à une activité aussi lente et improductive. Or le bain de forêt n’est pas seulement un moyen agréable et efficace d’améliorer le bienêtre et le bonheur en général; c’est aussi une activité créative qui permet de connecter avec la nature. Il vous appartient d’explorer les possibilités qu’offre la pratique. 

Comment ça fonctionne ?

Avant de répondre à cette question, parlons de ce que le bain de forêt n’est PAS.

Le bain de forêt n’est PAS une pratique qui exige d’aller loin

De nombreuses personnes n’ont pas facilement accès à des écosystèmes forestiers sains et pleinement fonctionnels. Les populations des villes, en particulier, manquent parfois de temps ou de moyens pour se rendre en forêt.

Mais vous pouvez obtenir à peu près les mêmes bienfaits en pratiquant le shinrin-yoku dans un parc urbain. Et si vous regardez autour de vous, vous remarquerez que la plupart des villes abritent des forêts, même si elles ne sont pas officiellement reconnues comme des parcs ou entretenues par le personnel municipal. Ce sont des endroits merveilleux qui sont propices à la relaxation.

« Il n’est pas vraiment nécessaire d’aller au fin fond de la forêt pour ressentir les effets d’un bain de forêt », confirme Melissa Mollen Dupuis, une réalisatrice qui fait la promotion de la pratique et qui est aussi membre de la communauté innue d’Ekuanitshit, dans la région québécoise de la Côte-Nord.

Melissa a récemment offert un atelier en ligne sur le sujet. Pour faire comprendre à son public que tout le monde pouvait profiter des bienfaits de la pratique, elle l’a donné au cœur de la ville, sur un sentier piétonnier bordé de pommetiers en fleurs.

« Une forêt intacte aura des effets plus rapides et plus intenses, a-t-elle expliqué. Mais je peux commencer à sentir les effets relaxants d’un bain de forêt juste en m’assoyant ici, car je sens les odeurs que libèrent les arbres. »

Le bain de forêt n’est PAS une pratique compliquée

Le shinrin-yoku peut être considéré comme une forme d’art, une technique de bienêtre, une forme de désintoxication ou une discipline spirituelle, mais c’est avant tout une pratique très simple.

Au fond, le bain de forêt, c’est être dans la forêt, résume Melissa Mollen Dupuis. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

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Dans la plupart des domaines de la vie, la tendance par défaut est de vouloir toujours plus. Ce sont l’effort et l’ambition qui nous permettent d’obtenir les résultats souhaités, et on a l’impression qu’on doit se battre pour réussir à avoir plus de ces bonnes choses auxquelles on aspire : plus de connaissances, plus d’expériences, plus de possibilités, plus de stabilité, et ainsi de suite.

Le shinrin-yoku nous invite à adopter une approche différente. Au lieu de chercher à performer et à tirer le meilleur parti de l’expérience, on doit lâcher prise et se montrer plus perméables à ce qui nous entoure. On s’ouvre à la forêt comme une fleur s’ouvre au soleil. On accepte les cadeaux qu’elle nous fait au lieu de chercher à s’en saisir.

Le bain de forêt n’est PAS une activité multitâche.

On a souvent de la difficulté à ralentir le rythme. L’insatisfaction que l’on ressent quand on n’est pas productif·ive peut nous inciter à vouloir apporter une valeur ajoutée au bain de forêt en le combinant à d’autres activités : abattre un peu de travail pendant qu’on est assis·e sous un arbre, créer des contenus pour les médias sociaux, s’entrainer, etc.

Essayez le plus possible de dépasser la pression de la réussite. Le bain de forêt n’est pas une perte de temps, même si vous ne cochez aucun élément sur votre liste de choses à faire. N’essayez pas de « tirer le meilleur parti » de la pratique en la transformant en quelque chose qu’elle n’est pas, à savoir :

une aventure : Il est agréable de partir en exploration, de faire une longue randonnée ou de courir en sentier, certes, mais ces activités ne s’inscrivent pas dans la même catégorie que le bain de forêt. On peut cependant pratiquer le shinrin-yoku au début ou à la fin d’une longue randonnée.

un apprentissage : Le bain de forêt consiste à solliciter vos sens et votre conscience pour faire directement l’expérience de la forêt. Il est tout à votre honneur de vouloir acquérir des connaissances sur les écosystèmes forestiers ou les techniques de survie ou de camping, mais cela exige de faire appel à une autre partie de votre cerveau.

une méditation : D’après certain·e·s expert·e·s, le shinrin-yoku se distingue de la méditation en ce que celle-ci est associée à un effort mental — ce qui, d’ailleurs, en intimide plusieurs. Le bain de forêt ne devrait pas exiger ce genre d’effort. Il y a aussi le fait que contrairement à la méditation, qui est introspective, le bain de forêt exige de se tourner vers ce qui nous entoure. Le terme « pleine conscience » décrit bien la pratique, car il témoigne de l’attention ou de l’ouverture sincère que les adeptes tentent de cultiver dans la relation qu’ils et elles entretiennent avec la nature.

Si le bain de forêt n’est PAS toutes ces choses, qu’est-il, au juste ?

Rappelez-vous ce que vous ressentiez lorsque, enfant, vous alliez vous balader en forêt. Vous souvenez-vous de l’excitation que vous éprouviez ? Aviez-vous parfois l’impression d’être vous-même une créature sauvage ?

Prendre un bain de forêt, c’est en quelque sorte s’autoriser à retourner en enfance. En fait, l’un des principes clés du bain de forêt, c’est de s’accorder la permission.

 

Le bain de forêt offre un prétexte idéal pour aller s’assoir dans la nature, examiner un bout de mousse, ou observer les cimes mouvantes des arbres et les jeux de lumière dans le feuillage.

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Je parle ici d’une permission qu’on s’accorde soi-même, mais la pratique fait de plus en plus souvent l’objet d’une approbation officielle. Au Japon, les gens peuvent ainsi obtenir un certificat médical qui leur permet de s’absenter du travail pour passer du temps en forêt.

Quatre provinces canadiennes (la Colombie-Britannique, l’Ontario, le Manitoba et le Québec) autorisent aussi les médecins habilité·e·s à prescrire des promenades en forêt pour traiter l’anxiété.

Cinq moyens créatifs de pratiquer le bain de forêt sur le site de BESIDE Habitat 

Pour des idées sur la manière de faire l’expérience du shinrin-yoku par vous-même ou avec un groupe.

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Éveiller des sens oubliés

L’espèce humaine a passé plus de 90 % de son existence sur Terre à pratiquer la chasse et la cueillette. Selon certaines estimations, les ères industrielle et postindustrielle représentent seulement 0,000 2 % de notre histoire en tant qu’espèce.

Dans un nouvel ouvrage intitulé The Heartbeat of Trees, Peter Wohlleben, un expert forestier réputé, écrit sur la manière dont l’être humain a évolué et affiné ses sens de façon à pouvoir reconnaitre les menaces et les possibilités qui s’offrent à lui.

« C’est la forêt qui a fait de nous ce que nous sommes. C’est de là qu’on vient, et c’est là que se trouve notre place. »

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Le mode de vie moderne et les progrès technologiques ont affaibli certaines de nos capacités naturelles, certes, mais nos sens sont beaucoup plus puissants qu’on a tendance à le croire. Chez la plupart d’entre nous, ils sont sous-utilisés. « Tout ce qui manque, c’est un peu de pratique », estime l’auteur.

Quand vous percevez des gouts ou des odeurs ou que vous remarquez des couleurs dans la forêt, vous sollicitez des sens qui étaient probablement plus aiguisés chez vos ancêtres et qui leur permettaient d’appréhender leur environnement plus distinctement, plus clairement et plus intensément. Ce sont les sens oubliés que la pratique du shinrin-yoku peut vous aider à aiguiser de nouveau.

C’est en focalisant sur chacun de nos sens que nous pouvons vivre une véritable immersion. L’idée est d’être à l’aise — comme dans un bain. Assoyez-vous par terre. Trouvez un bout de mousse, un tapis de feuilles mortes ou un espace dégagé au pied d’un arbre. Si c’est inconfortable, choisissez un rocher ou un tronc de bonne taille sur lequel vous pourrez vous appuyer. Prenez le temps de bien vous installer avant de commencer.

-La vue-

Fermez les yeux pendant quelques minutes et concentrez-vous sur vos autres sens. Placez votre visage dans un rayon de soleil et observez comment la lumière traverse vos paupières. Ouvrez les yeux et prêtez attention à ce que vous n’aviez pas remarqué au départ.

Si vous avez un calepin sous la main, vous pouvez dessiner des arbres en quelques traits rapides. Cela vous aidera à apprécier les formes et les qualités sculpturales uniques des différentes essences.

-Le toucher-

Commencez par explorer avec vos mains les éléments qui vous entourent. Remarquez comment chaque texture suscite une réaction différente. Qu’est-ce que soulève en vous la rencontre avec le relief de l’écorce, la mousse sur le sol et les feuilles des plus jeunes pousses ?

Vous pouvez ensuite essayer d’amener votre corps complet dans l’expérience. Allongez-vous au sol et laissez la terre vous supporter, ou enlacez un arbre. Cette pratique permet au corps de libérer l’hormone de l’ocytocine associée à une sensation accrue de bienêtre et à une réduction du stress.

Vous serez peut-être mal à l’aise au début. Prenez votre temps, et vous serez surpris·e de voir que la gêne se dissipe rapidement. Ce qui vous attend ensuite, c’est un sentiment de connexion et une impression de légèreté. Avec le temps, vous aurez peut-être envie de faire l’exercice avec différentes essences d’arbres pour voir si les sensations sont les mêmes.

-L’odorat-

On passe une grande partie de notre vie à ne pas remarquer les odeurs. Il s’agit pourtant de notre sens le plus développé — et de celui qui est le plus souvent associé à la mémoire. Pour réveiller ce sens et connecter avec la forêt, prenez le temps de rencontrer la diversité des arômes un à un : conifères, feuillus, terre humide, feuilles mortes, etc.

Lorsqu’une des fragrances rencontrées vous plait particulièrement, respirez lentement et prenez le temps d’apprécier les différentes notes olfactives qui s’imprègnent en vous à chaque inspiration.

-L’ouïe-

« Vous pouvez exercer votre ouïe de la même manière que vos yeux, écrit Peter Wohlleben. Il suffit d’ouvrir grand les oreilles et d’écouter ce que la nature raconte. »

Fermez les yeux et essayez d’identifier la source des différents sons qui vous entourent : craquement des arbres, bruissement des feuilles… Peut-être même entendez-vous des gens au loin ?

Un bon exercice est justement de prêter l’oreille aux sons les plus éloignés. Percevez-vous le chant d’un oiseau dans un autre secteur de la forêt ? Essayez-le. Vous verrez que votre conscience physique du lieu s’en trouvera considérablement élargie.

Une autre expérience intéressante consiste à amplifier les sons en plaçant les mains derrière vos oreilles. Vous serez étonné·e de voir à quel point c’est efficace.

-Le gout-

Pour ajouter un peu de saveur à votre pratique, vous pouvez préparer rapidement une tisane forestière. Les aiguilles de la plupart des conifères, comme l’épinette, le sapin, la pruche et le pin, peuvent être consommées en toute sécurité. Évitez cependant l’if, car il est très toxique.

 

Les aiguilles de pin, pleines de nutriments, constituent un bon choix. Elles sont d’ailleurs utilisées depuis longtemps dans la médecine traditionnelle.

Ajoutez simplement une poignée d’aiguilles à votre bouteille d’eau ou amenez un thermos d’eau chaude pour préparer sur place une tisane plus forte et plus gouteuse.

 

***

 

Suggestions de lecture

Voici cinq ouvrages sur le bain de forêt qui vous permettront d’approfondir la pratique.

 

Forest Bathing: How Trees Can Help You Find Health and Happiness – Qing Li

Your Guide to Forest Bathing: Experience the Healing Power of Nature – M. Amos Clifford (en français ici)

The Heartbeat of Trees: Embracing Our Ancient Bond with Forests and Nature – Peter Wohlleben

To Speak for the Trees: My Life’s Journey from Ancient Celtic Wisdom to a Healing Vision of the Forest – Diana Beresford-Kroeger

Finding the Mother Tree: Discovering the Wisdom of the Forest – Suzanne Simard
(en français ici)

 

 

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