Renouer avec les sons du silence

En ville, le calme du grand confinement a révélé des bruits — de nature, entre autres — qui nous ont longtemps échappé. Maintenant que le vacarme est de retour dans nos vies, du moins en partie, comment réapprendre à tendre l’oreille?

Texte—Gabrielle Anctil

Selon l’expert en bioacoustique Bernie Krause, le paysage sonore est composé de trois types de sons: la biophonie, la géophonie et l’anthropophonie. Les premiers sont produits par des organismes vivants; les seconds, par des phénomènes naturels (le vent, la pluie, les orages…); et les troisièmes, par les humains.

Au printemps, le grand silence du confinement a hérité d’un nom: anthropause, ou le moment où l’anthropocène a pris un break. Le ralentissement de l’activité humaine s’est entre autres manifesté par le calme sismique et la quiétude des océans. Des sons de nature, auparavant brouillés par la pollution sonore ambiante, se sont également révélés à nous. Depuis, la turbulence de notre vie est revenue en grande partie, provoquée par les roues des voitures sur l’asphalte, les avions qui traversent le ciel, les travaux de la construction, bref, les «bip», «clac», «boum» d’un quotidien (de nouveau) animé.

Il reste que ce court — du moins à l’échelle de la planète — moment de silence pourrait nous servir d’enseignement. Comment renouer avec les sons de nature et, à travers eux, avec un monde où l’humain cohabite mieux avec son environnement?

Voici quatre manières d’y arriver.

Photo: Christina Brinza

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Écouter les oiseaux

«En mars dernier, beaucoup de gens ont remarqué pour la première fois les chants des oiseaux qui vivent près de chez eux», note Marie-Hélène Hachey, biologiste pour QuébecOiseaux. Il y a là un hasard bien fait: au plus fort du confinement, la faune aviaire était en plein rituel de séduction, et chantait à tue-tête pour attirer un ou une partenaire de choix.

On pourrait croire que la saison froide mettra un terme à l’enthousiasme des nombreuses personnes qui se sont découvert une passion cette année. Au contraire, affirme la biologiste, «l’hiver est le meilleur moment pour se lancer dans l’ornithologie». Les arbres nus facilitent l’identification des oiseaux — sans compter que la diversité des espèces diminue, favorisant la mémorisation. Le contexte parfait pour renouer avec leurs cris.

Les adeptes d’ornithologie peuvent compter sur une gamme d’outils développés par le Cornell Lab of Ornithology, qui permettent d’identifier un spécimen grâce à un fichier sonore que l’on téléverse sur l’appli. Les plus motivé·e·s pourront même aller jusqu’à répertorier leurs découvertes sur eBird, et collaborer ainsi à une grande archive collective de la présence aviaire.

Photo: Etienne Delorieux

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Écouter son quartier

Le bruissement du vent. Le ruissèlement des jeux d’eau l’été. Le frottement des lames de patin sur la glace l’hiver. Pour écouter les sons de son quartier, il suffit de s’arrêter longuement — sur un banc de parc, par exemple — et de tendre l’oreille. Pas besoin d’application ni de téléphone. Comment la journée qui avance ou le passage des saisons modifient-ils la rumeur de notre milieu de vie?

Conçu par les artistes Magali Babin et Chantal Dumas, membres du Collectif dB, le projet Villeray acoustique propose justement une balade auditive de ce quartier du centre de Montréal. Avec les neuf affichettes mises à leur disposition, les passant·e·s peuvent en apprendre un peu plus sur le paysage sonore qui les entoure — et, surtout, sur le vocabulaire précis pour le décrire. Qu’est-ce qu’un effet de répétition, d’immersion, de sharawadji? «Paradoxalement, on ne porte pas beaucoup attention aux sons», soulignent les artistes en entrevue. «Nous voulons amener les gens à les analyser de manière consciente.»

Comment transposer l’expérience éducative et ludique de Villeray acoustique dans son propre quartier? «En étudiant le glossaire disponible sur notre site», sourit Magali Babin. Une fois qu’on est bien équipé pour nommer ce qu’on entend, il reste à partir en exploration: «On s’arrête, on ferme les yeux et on se demande quelle information on peut tirer des sons qui nous entourent.»

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Écouter la mer depuis son lit

Pour Sara Pedroso, le silence du confinement a été une occasion en or de laisser libre cours à sa passion: l’enregistrement sonore. «C’était incroyable, se remémore l’artiste néerlandaise. Sans les voitures, je pouvais entendre la mer de chez moi. J’écoutais les vagues depuis mon lit!» Aussi connue sous le nom de Dim Garden, Sara intègre les sons qu’elle recueille dans sa musique.

Elle n’est pas la seule à s’être réjouie de l’anthropause. Dès le mois de mars, divers collectifs artistiques à travers le monde ont lancé un appel à colliger les enregistrements de notre quotidien bouleversé. Des cartes sont d’ailleurs disponibles en ligne, produites par le New York Times, le projet collaboratif Cities and Memory ou le Dallas Museum of Art: on peut y entendre ici un chant d’oiseau, là une pluie torrentielle. Cet exercice a transformé le confinement en expérience collaborative — tant pour les gens qui ont enregistré ces sons que pour ceux et celles qui les ont écoutés.

En cette période de reconfinement partiel, pourquoi ne pas justement se blottir sous les couvertures, enfiler des écouteurs et se laisser bercer par le bruit de l’océan — ou de la nature qui s’ébroue après l’orage?

Photo: Max Langelott

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Écouter rien

Au travers de centaines de réunions Zoom, ponctuées d’agaçants «Ton micro est fermé» et «J’ai une erreur de connexion», sont apparues les réunions de silence. Certains s’y sont mis pour recréer l’ambiance d’une bibliothèque et travailler sous le regard d’un groupe de gens. D’autres, sous l’impulsion de la youtubeuse Njeri Damali Sojourner-Campbell, se sont rassemblés pour lire ensemble. Dans tous les cas, le principe est le même: on se connecte, on échange quelques mots, puis on éteint le micro et on se concentre sur son activité. En silence.

Ces rassemblements font écho à la pratique que certaines personnalités du web ont adoptée depuis quelques années. Elles se filment en train de fabriquer de sublimes chaises en bois, par exemple, ou de cuisiner en plein milieu de la forêt — le tout, sans dire un mot, avec pour seule bande sonore les sons discrets de leur environnement. Ces vidéos dépourvues de narration ont d’ailleurs connu un énorme succès pendant le confinement.

Leurs bienfaits sont multiples: on peut les regarder pour calmer l’anxiété due à la pandémie ou pour contrer les effets négatifs (et bien documentés) de la pollution sonore. Surtout, ces pratiques nous rééduquent à un silence relatif — un apprentissage essentiel, pour pouvoir mieux écouter ensuite.

Gabrielle Anctil est chroniqueuse et recherchiste à l’émission Moteur de recherche, diffusée sur la première chaine de Radio-Canada. Le reste du temps, elle écrit pour divers médias, dont Continuité, Unpointcinq et la Gazette des femmes. Été comme hiver, on la trouve, rayonnante, sur sa bicyclette.

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