Dans la lentille de Guillaume Beaudoin

Des voyages révélateurs de sens et de vérité.

Guillaume Beaudoin est photographe et réalisateur. Son premier ouvrage, Empreinte, trace le récit photographique de ses périples à travers les iles du Pacifique Sud, de sa mission avec Ocean Cleanup et de ses multiples rencontres. Sensible aux enjeux climatiques, il se questionne sur l’impact du mode de vie occidental sur l’humain et son environnement. Au cœur de ce point de bascule, il suscite une réflexion quant au point de non-retour de cette croisée des chemins. 

 

Iles Cook

D’où est né ton intérêt pour la photo?

Ma mère est artiste. Elle m’a encouragé, quand j’étais encore assez jeune, à m’intéresser à l’art visuel. C’est lors de mes voyages de snowboard que j’ai touché plus sérieusement à une caméra, pour la première fois. Mon intérêt pour le cinéma s’est développé au fil de nos aventures sur la route. Ma démarche en photo s’est enrichie à travers mon approche du film. D’ailleurs, je cadre presque uniquement horizontalement et je fais le focus manuellement. C’est un peu idiot parce que réellement inefficace… sérieusement, qui travaille comme ça?

Que cherches-tu à capter chez les sujets que tu choisis? 

Ce n’est pas toujours clair, pour être honnête, c’est plutôt intuitif. Je cherche avant toute chose une histoire. Elle se révèle parfois par le contexte, l’environnement, un regard, la lumière ou l’action. Le changement est un sujet qui me touche profondément.

Les gens qui se retrouvent à la croisée des chemins font d’excellents sujets. Les mouvements, les courants ou les contextes de bouleversement font ressortir des traits humains forts.

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Y a-t-il une histoire ou un lieu qui t’a particulièrement marqué? 

Il y en a plusieurs. La rencontre avec Agnès Benet, l’avocate des baleines de Tahiti, a été particulièrement touchante. Sa générosité et son investissement en tant que bénévole pour cette cause m’ont inspiré. Je vous laisse lire mon livre pour le récit de ses réalisations. Elle m’a sensibilisé à un monde marin que je connaissais mal et grâce à elle, je me suis par la suite retrouvé à quelques centimètres d’une baleine. Nos regards se sont croisés l’espace d’un instant. Ce fut le moment le plus fort de ma traversée du Pacifique Sud.

Un moment passé avec Matthew Chauvin à bord du Ocean Cleanup m’a aussi grandement touché. Avant de collaborer à ce projet, il travaillait sur des bateaux de pêche dans des conditions difficiles et des milieux qui ne lui correspondaient pas. On en a discuté en aiguisant des couteaux. Sa solitude était manifeste. Le Ocean Cleanup semblait être une lueur d’espoir ouvrant un horizon de possibles. Je parle de son expérience dans mon livre, mais je n’avais pas eu de nouvelles depuis ce voyage. Il m’a récemment écrit pour m’expliquer combien elle avait été décisive pour lui. Il est maintenant marié et possède sa propre entreprise sur la côte ouest américaine.

Ocean Cleanup

L’histoire de Mossua, membre du groupe ethnique Baka au Gabon, a aussi été vraiment marquante. Jeune orphelin, il a été élevé dans la jungle par ses grands-parents. Quand le gouvernement a forcé sa communauté à quitter la forêt, il a continué à s’y rendre à chaque occasion.

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Il nous a guidés à travers les activités de pêche et de trappage. Ses connaissances et celles des gens de sa communauté sont extraordinaires. Avec le recul, je suis triste de constater que plusieurs de ces pratiques ancestrales se perdent. La valeur du savoir de ces peuples est inestimable pour l’humanité.

Qu’aimerais-tu communiquer aux gens qui regardent tes photos? 

La beauté dans la différence me touche particulièrement. La diversité façonne la culture. Sous plusieurs aspects, notre monde s’homogénéise. Depuis longtemps, la monoculture prédomine dans les champs. Récemment, cette tendance s’est accélérée dans nos forêts. J’ai été témoin de la transformation de la jungle indonésienne en forêt de palmier pour la production de l’huile de palme. Ce qui se perd dans cette homogénéisation est souvent invisible et, bien sûr, c’est difficile de pleinement saisir la valeur de ce qu’on ne perçoit pas. Pourtant, tout est interrelié.

Un des scientifiques que j’ai rencontrés a établi que la variété des coraux dans un lieu donné rend chacun d’eux plus résistant, plus performant. Je crois sincèrement que cela s’applique à l’humain — il faut célébrer la différence.

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Y a-t-il une cause dont tu aimerais nous parler? Une organisation qui te tient particulièrement à cœur? 

Il y a des tonnes de causes dont j’aimerais parler. Celle des peuples autochtones de la planète est bouleversante. Je me suis récemment impliqué pour la cause Baka, que j’explique à la fin de mon livre. Cette communauté gabonaise que nous avons côtoyée pour le tournage de la série Tribal sur TV5 a été forcée de quitter la jungle sous l’ordre du gouvernement. Une école, une route et des papiers leur ont été promis, mais rien ne s’est réalisé. Plusieurs années plus tard, ils sont toujours restreints dans leur mode de vie et victimes de l’alcool et de nombreux problèmes sociaux typiques de ce genre de situation.

En collaboration avec l’organisme Survival International, j’ai mis en place une petite équipe pour soutenir leur cause. Nous espérons inciter le gouvernement à leur accorder au minimum une identité et des papiers leur donnant accès au système de santé, et à leur permettre de se déplacer à l’intérieur du pays. Ils n’ont même pas ce minimum vital actuellement.

Turkana

Nomme trois comptes Instagram qui t’inspirent. 

Pas facile, je tends à m’inspirer de gens qui font un travail assez différent du mien. Je crois que le travail de @lou_escobar mérite plus d’attention. L’artiste peintre @brunopontiroli sort vraiment du commun. Et plus près de chez nous, mon partenaire de grimpe @Kristofbrandl fait un travail extraordinaire. Évidemment, il y en a tellement qui méritent un coup d’œil, ces choix auraient pu être tout autre!

Ces dernières années, tu as parcouru plus d’une soixantaine de pays, fait des rencontres mémorables, photographié le monde sur terre, sous l’eau, depuis les airs… Qu’est-ce que tous ces lieux et tous ces gens ont en commun, selon toi? 

Haha, c’est une question vaste! Ces projets m’ont appris qu’il y a de la beauté partout lorsqu’on s’y attarde. Voilà pourquoi c’est important de préciser nos objectifs quand on voyage. À certains moments, j’aurais pu passer à côté d’histoires magnifiques si ma quête n’avait pas été claire.

Ta rencontre avec les enfants de l’ile de Tanna dans l’archipel de Vanuatu a été particulièrement marquante. Peux-tu nous la décrire et nous dire pourquoi?

Le Vanuatu est un endroit spécial. Les gens que j’y ai rencontrés ont eu un impact important sur moi. J’y étais à la fin de mon voyage dans le Pacifique. Je me questionnais sur la responsabilité individuelle face aux changements climatiques. La fin de mon voyage approchait et je désirais plus de clarté pour documenter les informations que j’avais recueillies. Nous avons accosté dans une petite baie, puis je suis parti sur le pouce à travers l’ile de Tanna. Les rencontres que j’y ai faites m’ont bouleversé. Ce peuple est certainement le plus accueillant de la planète. J’y ai aussi trouvé un esprit de liberté que je n’avais pas constaté ailleurs dans cette région.

Les enfants de Tanna

J’ai été témoin du bonheur des plus jeunes laissés à eux-mêmes dans la nature. Une série de photos de ces enfants de Tanna est née. De cette expérience a émergé une réflexion qui m’a permis de répondre à plusieurs questions laissées sans réponse jusque là et d’orienter mes propres efforts pour rendre compte de la situation climatique.

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Comment ces périples et rencontres t’ont-ils fait grandir comme humain?

Empreinte fut d’abord une quête de sens. Lors de mon voyage dans le Pacifique, ma quête initiale visait à comprendre comment l’individu se situe dans ce monde de changements accélérés. Plus concrètement: comment fait-on face, individuellement, à ces enjeux climatiques énormes, à ces problèmes plus grands que nous? Il s’agit de questions complexes que je n’ai pas la prétention de résoudre, mais je peux affirmer que petit à petit, j’ai trouvé des réponses. J’ai grandement mis en question ma démarche et j’ai compris que le processus documentaire devait me rendre plus authentique. J’ai dû faire des efforts considérables sur le plan personnel. Ce projet m’a réellement transformé et je vois aujourd’hui les choses d’un œil plus positif qu’il y a trois ans.

Turkana

Quel est l’enjeu le plus important que tu souhaites communiquer dans ton livre? 

Lors de mes voyages, j’ai eu l’occasion à la fois de constater les dommages que nous faisons subir à notre environnement et d’interroger des scientifiques pour mieux comprendre ce que ces dommages impliquent. Ces derniers sont de deux types: ceux qui découlent de la pollution de l’air et qui causent le réchauffement du climat, comme le blanchiment des coraux, et ceux liés au développement, comme la disparition de la vie sauvage causée par la déforestation. Nous entendons moins parler de la deuxième problématique, mais elle est tout aussi importante pour la protection de la vie sur Terre.

En visitant des communautés reculées, j’ai eu la chance de côtoyer des modes de vie qui sont intimement liés à la nature et respectueux de ses ressources. Ça a changé ma perspective sur mon quotidien.

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Aujourd’hui, notre système est basé sur la consommation. Pourtant, ce système reste marginal dans l’histoire de l’humanité. La possession individuelle est un bon exemple de ce que j’ai dû remettre en question. Nous possédons tous notre voiture, notre tondeuse, notre équipement pour chaque sport pratiqué, nos outils, etc. Les peuples nomades que j’ai visités existent depuis des centaines d’années avec le partage au cœur de leur mode de gestion des ressources. Pour assurer la survie de notre habitat, il faut commencer par remettre en question notre mode de vie, notre façon d’habiter le monde. Ces réflexions sont importantes dans un contexte de population mondiale grandissante et de ressources limitées.

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Où trouver Guillaume?

@guillaumebd / www.guillaumebeaudoin.com

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Guillaume Beaudoin est directeur photo, réalisateur et photographe. Depuis 2008, il collabore à divers projets documentaires, publicitaires et de fiction, dont les séries Les Flots et Tribal diffusées à TV5. Ses mandats l’amènent à capter des images poignantes et spectaculaires aux quatre coins de la planète, que ce soit à l’aide de drones ou lors de plongées sous-marines. En 2017, il prend une année sabbatique et parcourt le Pacifique Sud sur le pouce, de voilier en voilier et d’ile en ile, afin de documenter les initiatives locales pour lutter contre les changements climatiques. Il se joint aussi à une mission de trois mois avec Ocean Cleanup, pour nettoyer le vortex de déchets dans l’océan Pacifique. Cet automne, il publie le livre Empreinte chez Parfum d’encre, une division du Groupe d’édition la courte échelle (en français seulement).

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