Le petit trappeur de Salette

À 11 ans, Olivier Quevillon sait lire les traces des animaux dans la neige. Portrait d’un trappeur de sixième génération.

Texte—Marie-Charles Pelletier
Photos—Eliane Cadieux

L’hiver prend son temps à Notre-Dame-de-la-Salette, en Outaouais.

Nous attendons Olivier Quevillon au bas d’une allée pentue, d’où l’on devine sa maison. Le vrombissement d’un moteur deux-temps résonne; puis, les parents du garçon apparaissent au sommet de l’entrée sur un vieux Ski-Doo jaune. Une fois l’engin immobilisé, une tête émerge du traineau attelé à l’arrière. Sous une grosse tuque de laine des Canadiens de Montréal, Olivier nous salue, les yeux rieurs.

Aujourd’hui, nous accompagnons la famille Quevillon dans sa tournée des pièges posés la veille. Au Québec, le piégeage règlementé est la principale façon d’assurer la santé des habitats fauniques et l’équilibre des populations d’animaux à fourrure.

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Après un kilomètre de route de campagne, nous prenons place à bord du traineau et nous nous enfonçons dans la forêt. Devant une petite côte, Ghyslain Quevillon ralentit et nous fait signe de descendre. «Vaut mieux la monter à pied si on veut éviter de faire sauter le moteur», s’excuse-t-il. Nous traversons un lac sans nom, bien gelé. Olivier pointe au loin un amas de branches enneigées. Une hutte de castor. «Il y a des bubulles dans l’eau, remarque-t-il. Ça veut dire que l’animal a arrêté de respirer là.» L’air qu’il avait dans les poumons est remonté à la surface.

Les trappes que son père et sa grande sœur, Amélie, ont installées sont des 330 — des pièges en X de type Conibear. Le chiffre 330 indique la grosseur du piège, qui varie selon l’animal à attraper. La certification des pièges est obligatoire; elle assure que leur déclenchement entrainera une mort immédiate. Il faut aussi détenir un permis de trappage et respecter les quotas.

Une hutte de castor compte habituellement de trois à quatre portes. Pour les repérer, Olivier tâte le fond avec un long bâton. «Dès que tu sens un creux, c’est là que tu descends le piège», nous explique-t-il. Il faut bien le placer pour ne pas que l’animal puisse le contourner. «C’est mon père qui m’a tout montré», ajoute le garçon en cassant la glace pour atteindre le dispositif.

Au-dessus d’un autre piège, on remarque encore la présence de bulles. À quatre pattes dans la neige, OIivier retrousse les manches de son manteau avant d’enfoncer ses avant-bras dans l’eau glaciale et de tirer de toutes ses forces. «Un castor», nous annonce-t-il, triomphant.

Le bagage familial
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La pomme n’est pas tombée loin de l’arbre. La mère du petit gaillard, Susie Manseau, raconte qu’elle l’allaitait pendant qu’ils partaient chasser l’orignal. Son père s’est ensuite  rapidement mis à l’emmener avec lui quand il installait ses trappes. Olivier l’observait.

Susie Manseau par François Haché

Dès qu’il a été en âge de le faire, il a commencé à piéger de petits animaux, comme les écureuils et les souris qui se faufilaient dans la maison. Ça ne fait qu’un an qu’il est entièrement autonome. Avant, il n’était pas assez fort pour enclencher les pièges.

Aujourd’hui, il parvient à lire les traces des animaux dans la neige. Il comprend leur trajectoire et arrive à les pister. Le jeune garçon trappe le coyote, le renard, le pékan, le castor, le rat musqué, le vison et la fouine. «Il faut suivre leurs trails, nous dit-il,  mais comme il y en a souvent plus d’une, le défi est de déterminer où les piéger.»

«En premier, il faut que tu installes une broche sur l’arbre qui va tenir ton collet. Après ça, tu mets des branches aux côtés pour être sûr que l’animal passe dedans», explique patiemment le jeune trappeur, au sujet des pièges à renards et à coyotes. Ghyslain Quevillon ajoute qu’aujourd’hui,  les pièges sont dotés d’un crochet de sécurité et qu’il n’y a pas de danger pour le petit. «Ça n’a rien à voir avec ceux que mon père utilisait dans le temps. Ils étaient ben slacks et se déclenchaient à rien.»

Olivier — qui n’a pas encore remis ses mitaines depuis notre arrivée — replace habilement les broches pour enclencher le piège. Pendant que ses doigts sont appuyés sur le métal froid, il raconte:

«Une fois je me suis pogné le pouce dans un 160.»

«Ça a dû faire mal, non?»

«Un peu, mais pas si pire.»

Nous repartons en motoneige vers la maison avant la noirceur.

 

Joindre l’utile au trappage 
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Olivier Quevillon a appris à «arranger» les animaux en même temps qu’à installer ses trappes. Vêtu d’un tablier noir qui lui arrive aux chevilles, il est concentré, minutieux. Il tient son père au courant de chacune des étapes et lui demande souvent des conseils. Au mur, des moules qui serviront à faire sécher les peaux sont classés par grandeurs et par formes.

La fourrure des animaux est vendue à l’encan en lots, par couleurs. Mais l’argent est bien la dernière des raisons pour lesquelles on trappe, précise M. Quevillon.

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Il y a d’abord l’amour du temps passé dehors, à contempler silencieusement la nature. Cette présence continue en forêt fait aussi des trappeurs et des trappeuses de bon·ne·s gardien·ne·s. L’observation et le signalement des changements — apparition et propagation de maladies, déclin d’une espèce, modifications des habitats — sont essentiels pour la saine gestion des écosystèmes.

Enfin, le piégeage a aussi une utilité pratique. Chez les Quevillon, si l’eau monte au printemps à cause de la présence d’un barrage et inonde la route municipale, la famille est tenue responsable des dégâts engendrés. La MRC envoie alors la machinerie aux frais des propriétaires pour débloquer les calvettes que les animaux auront tôt fait de reboucher… Le piégeage et le respect de sa règlementation constituent donc les manières les plus efficaces de veiller à l’équilibre des populations fauniques sur leur terrain.

Heureusement, au Canada, aucune espèce d’animaux à fourrure sauvage n’est menacée.

Apprécier l’hiver
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La saison de la trappe commence vers la fin de l’automne, aussitôt que la glace est assez solide pour que l’on puisse marcher sur les lacs. Même s’il fait froid, Olivier brave le temps après l’école ou durant la fin de semaine pour se rendre en forêt jusqu’à ses pièges. Il peut prendre deux heures pour en installer trois ou quatre.

«Mon moment préféré, c’est quand j’y retourne le lendemain pour les vérifier», dit-il.

Dans la famille Quevillon, la trappe est un savoir-faire qui s’est transmis de père en fils et en fille depuis six générations. Bien que dans la classe d’Olivier, personne d’autre ne trappe, celui-ci ne semble pas s’en formaliser — ni reconnaitre, d’ailleurs, la rareté de ses connaissances. À l’automne, il cueille aussi du thé du Labrador, du thé de bois, des champignons, comme les chagas et les champignons crabes: «Ils sont bons ceux-là, ils goutent les fruits de mer.»

Alors que ses ancêtres trappaient pour la valeur substantielle des fourrures, la pratique sert aujourd’hui davantage à maintenir l’équilibre forestier — bien qu’Olivier et Amélie ne le savent peut-être pas encore.

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Elle sert aussi à apprécier les longues escapades en forêt, malgré le froid; à être attentif·ive aux détails, aux bubulles et aux pistes qui sillonnent la neige. Les enfants ont également appris à cultiver les moments passés en famille. Ça se devine par leur façon d’échanger des regards, de se sourire et de parler de l’hiver.

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