Dans la lentille de Letizia Le Fur

Quand la réalité devient rêve.

Diplômée de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en 1998, Letizia Le Fur, après une formation initiale en peinture, oriente sa quête esthétique vers la photographie. Son style, grâce à une utilisation très personnelle des couleurs et à un soin particulier apporté à la composition, se situe toujours entre réalité et fiction. Fascinée par les mythes, elle explore le double thème de la nature et de la figure humaine en créant des scènes atmosphériques et des visions oniriques.

D’où vient ton intérêt pour la photo?

À vrai dire, cet intérêt m’est venu assez tardivement. Je ne pensais qu’à la peinture. Puis, Valérie Belin, que j’ai eu la chance d’avoir comme professeure de photographie aux Beaux-Arts, m’a peu à peu ouverte à ce médium. Il m’a fallu ensuite quelques années avant de découvrir des photographes qui comptent pour moi autant que les peintres.

Quelle œuvre ou quel photographe a eu la plus grande influence sur toi?

Le mouvement surréaliste en peinture, en littérature ou en photographie est pour moi très important, tant par les thèmes qu’il aborde que par l’exploration formelle incroyablement créative et inspirante qui le caractérise.

Dans un registre plus contemporain, j’aime énormément les polaroids d’Andreï Tarkovski, ceux de David Hockney (encore un peintre!), les premières séries de Rinko Kawauchi, le travail de Saul Leiter, de Gueorgui Pinkhassov, de Harry Gruyaert…

Que cherches-tu à capter chez les sujets — ou dans les paysages — qui s’offrent à toi?

Je cherche avant tout à capter mon émotion, ou à retranscrire l’histoire qu’il y a dans ma tête au moment où je suis face à mon sujet. Je ne cherche pas à montrer le réel, mais plutôt un chemin à emprunter pour essayer d’en sortir. Ce qui ne m’empêche pas d’éprouver une profonde fascination pour le monde, en particulier pour la nature qui m’entoure.

Quelle part occupent l’imprévu, le mystère, dans ton travail de photographe?

Quand je commence à avoir l’idée et l’envie d’une série (même si je n’aime pas beaucoup le mot «série» pour parler de mes photographies), et après un travail de recherche et de documentation, des images viennent peupler mon imaginaire… ensuite, il s’agit de les réaliser!

Et c’est là que l’imprévu joue un rôle extraordinaire, quand la météo n’est pas celle que j’espérais, la végétation moins avancée que prévu, quand le tableau n’est pas conforme à mes images mentales… C’est à ce moment que peuvent se produire les plus beaux accidents — ainsi que les pires!

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Quant au mystère que mes images peuvent laisser entrevoir, je le recherche souvent au moment de la prise de vue, mais aussi lors du travail de postproduction.

Y a-t-il une histoire ou un lieu photographié qui t’ont particulièrement marquée?

J’ai adoré faire des photos à Lanzarote, certaines d’entre elles constituent le cycle Mythologies.

Je cherchais un environnement hostile pour ce travail; je n’aurais pu trouver mieux. Je voulais également me confronter à un paysage essentiellement minéral, pratiquement sans trace de végétation; c’était difficile, âpre (encore plus pour mon modèle!), mais extrêmement intéressant et galvanisant.

Parle-nous d’une photographie que tu n’as pas pu prendre.

À la fois toutes et aucune! Comme je passe mon temps à courir après des images créées de toutes pièces dans mon cerveau, il m’est techniquement impossible de les reproduire de façon parfaite. Et c’est peut-être grâce à ce postulat d’échec que je n’ai pas le regret d’en avoir manqué une seule…

Peux-tu nous expliquer d’où viennent ton intérêt et tes inspirations pour la mythologie grecque, que l’on retrouve dans tes séries L’origine, L’âge d’or et Les métamorphoses?

Toute ma vie, à tout âge, en toutes occasions, j’ai lu et relu la mythologie grecque. Ces mythes fondateurs nous enseignent les prémices de la philosophie, nous parlent d’amour, décrivent une nature fantastique, invoquent des créatures extraordinaires… bref, c’est passionnant.

D’ailleurs, la mythologie s’est invitée un peu à mon insu au début de ce travail et c’est en discutant avec Laura Serani, qui a par la suite écrit un beau texte sur cette série, que j’ai saisi à quel point elle habitait mes images.

Quels sont les codes de la peinture classique asiatique qui t’ont inspirée pour ta série sur le Japon?

Je ne suis pas du tout spécialiste de la peinture asiatique… je fais d’ailleurs l’erreur de mélanger la peinture japonaise à la peinture chinoise ou coréenne…

Pour autant, ce que je retiens de cette esthétique est le désir, apparu très tôt dans l’histoire, de se défaire de la mimèsis, c’est-à-dire de la volonté de représenter le réel… La nature y est arrangée de façon harmonieuse et non descriptive, exactement comme dans les jardins que j’ai photographiés au Japon, situés au beau milieu des villes: ils sont organisés avec une extrême précision pour être harmonieux de n’importe quel point de vue et donner l’illusion au promeneur qu’il se trouve en pleine campagne. Chaque essence plantée est choisie de manière à assurer l’unité colorimétrique du jardin tout au long de l’année. Les peintures et les jardins asiatiques oscillent constamment entre réalisme et artifice.

Y a-t-il une cause ou une organisation chère à ton cœur dont tu aimerais nous parler?

À Paris, comme dans beaucoup d’autres métropoles, nous nous sommes habitué·e·s à voir des gens dormir dehors et ne pas manger à leur faim.

Une association parmi beaucoup d’autres, heureusement, se démène pour amasser des fonds en vendant des œuvres que des photographes lui cèdent. Les ventes se transforment en repas chauds pour les plus démuni·e·s. Cette association, avec laquelle je collabore, s’appelle Photo4food.

Sur quoi travailles-tu en ce moment?

Je mets la dernière main à un livre qui devrait sortir au mois d’avril, aux éditions Rue du Bouquet. C’est ma première monographie… j’ai hâte!

Je travaille également sur ma première exposition personnelle en galerie (Galerie Laure Roynette, à Paris), qui aura lieu du 10 avril au 29 mai.

Et je prépare la suite des Métamorphoses, que je vais réaliser en tant que résidente au Festival Photo Incadaqués dans quelques semaines.

Nomme trois comptes Instagram qui t’inspirent particulièrement.

J’aime énormément les peintures de Jean-Baptiste Boyer (@jeanbaptiste_boyer). Il reprend tous les codes de la peinture classique avec des personnages ancrés dans notre époque. C’est magnifiquement réalisé et d’une justesse folle.

Le travail photographique de Richard Pak (@richardpakfr) me touche infiniment. Il travaille sur de très longues périodes, s’isole sur les iles les plus reculées du monde, se plonge dans l’intimité de ses semblables tout en se plaçant toujours à la bonne distance. Même si son travail est beaucoup plus ancré dans le réel que le mien, il est une formidable source d’inspiration pour moi.

J’admire également le travail de Viviane Sassen (@vivianesassenstudio), qui est d’une liberté sans borne. Elle mélange la peinture, la photographie, la vidéo, toujours avec beaucoup de finesse et d’intuition. Son amour pour les couleurs, pour les corps des statues ou ceux des hommes me touche beaucoup.

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