Des sommets rougis par le soleil

Des alpinistes se rallient autour d’une initiative scientifique citoyenne visant à étudier le phénomène de la «neige rose».

Texte—Mark Mann

L’an dernier, Robin Kodner était en train d’acheter un nouveau vélo à Bellingham, dans l’État de Washington, quand le caissier a soudain cessé de parler et l’a regardée avec curiosité. «Attendez, c’est vous la dame qui étudie l’algue des neiges, non?»

Robin Kodner n’aurait jamais imaginé que sa fascination pour un organisme unicellulaire ancien lui apporterait une quelconque célébrité. Or, quand la biologiste de l’Université de Washington-Ouest a lancé le Living Snow Project, en 2018, l’appel qu’elle a lancé pour trouver des volontaires souhaitant recueillir des données sur des sommets isolés a tout de suite suscité l’enthousiasme des amateur·trice·s de plein air.

Mt. Baker-Snoqualmie National Forest, Washington, Photo: ©2018 Sean Gorton (Evenfall Photographers)
Mt. Baker-Snoqualmie National Forest, Washington, Photo: ©2018 Sean Gorton (Evenfall Photographers)

Dix minutes après sa première publication sur Instagram, Robin Kodner avait déjà reçu plus d’une centaine de demandes. Deux ans plus tard, des centaines d’autres personnes ont rejoint les rangs des volontaires.

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«Il y a beaucoup de jeunes gens qui veulent s’amuser en montagne», dit-elle pour tenter d’expliquer la popularité du projet. Les sites où on peut voir ces algues sont souvent extrêmement difficiles à atteindre, mais, parmi les personnes qui s’y rendent déjà, nombreuses sont celles qui aimeraient ajouter une plus-value significative à leurs expéditions dans l’arrière-pays. «Je leur donne la possibilité de contribuer à élargir nos connaissances sur un sujet sous-étudié. C’est plutôt motivant!»

Le Living Snow Project est une initiative scientifique citoyenne qui vise à étudier la présence de «neige rose» dans les environnements alpins. De nombreux montagnard·e·s ont déjà observé le phénomène: des efflorescences algales occasionnelles qui créent sur le manteau neigeux des hautes montagnes des taches couleur melon d’eau. Celles-ci sont causées par un type d’algue qui, bizarrement, appartient à la famille des algues vertes. Elle vit dans la neige et produit un pigment rouge quand le soleil est radieux. De l’avis général, l’effet est étrangement magique.

«Toute personne observatrice qui s’intéresse à la nature s’émerveillera devant le phénomène. C’est très impressionnant à voir», exprime Robin Kodner.

Petermann Island, dans la péninsule Antarctique Photo: © Franklin Wattecamps

Un organisme admirable
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Il est plus facile de tomber amoureux des algues qu’on peut se l’imaginer. Dans l’histoire de la vie sur Terre, ces organismes ont joué un rôle de premier plan. Par comparaison, nous, les Homo sapiens, n’avons jusqu’à présent réussi qu’à faire une brève et désastreuse apparition.

Bien avant l’apparition des plantes, il y a quelque 2,5 milliards d’années, les algues pratiquaient déjà la photosynthèse, oxygénant de ce fait l’atmosphère. Aujourd’hui, ce sont les algues océaniques qui assurent près de la moitié de la photosynthèse de la planète. Elles sont aussi en partie responsables d’avoir donné le coup d’envoi à l’anthropocène. En effet, la majeure partie du pétrole aujourd’hui extrait par les compagnies pétrolières et gazières est issue de la biomasse d’algues mortes tassée au fond des océans de jadis. Or, il se pourrait bien que, d’ici peu, ces organismes volent de nouveau la vedette: les algues océaniques séquestrent en effet d’importantes quantités de carbone, et les scientifiques croient désormais qu’elles pourraient être un outil indispensable dans la lutte contre les changements climatiques.

Petermann Island, dans la péninsule Antarctique Photo: © Franklin Wattecamps

 

Profondément fascinée par l’influence considérable qu’ont les algues sur la biosphère, Robin Kodner a présenté une thèse de doctorat à l’Université Harvard sur l’histoire évolutive de ces organismes. Elle voulait aussi trouver un moyen d’améliorer notre compréhension des changements qui affectent la planète: «Je souhaitais que mon travail soit utile.» En utilisant les nouveaux outils de séquençage de l’ADN, elle s’est penchée de nouveau sur des questions jusque-là irrésolues concernant la façon dont ces communautés microbiennes réagissent aux changements climatiques et évoluent.

Pink snow covered glacier
Petermann Island, dans la péninsule Antarctique Photo: © Franklin Wattecamps

Le cercle vicieux du réchauffement
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L’algue des neiges a besoin d’eau liquide pour poursuivre son cycle de vie. Elle prolifère donc quand la neige commence à fondre. Ses efflorescences obscurcissent la surface de la neige, qui absorbe une plus grande quantité de rayons solaires et fond plus rapidement.

Les algues sont présentes dans la neige depuis des centaines de millions d’années, mais le réchauffement climatique a bouleversé le fragile équilibre qui régnait auparavant, explique Robin Kodner. L’augmentation du rythme de la fonte accroit l’efflorescence, ce qui crée un cycle de réactions en chaine et accélère le processus.

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Les conséquences de la disparition de la neige ne sont pas anodines. «Les calottes glaciaires et les glaciers jouent un rôle extrêmement important dans le cycle de l’eau de l’ensemble de la planète», précise la biologiste. La fonte de toute cette neige et de toute cette glace aurait de graves répercussions sur les ressources en eau douce, mais elle altèrerait aussi profondément la circulation océanique. «La présence de cette algue peut avoir un effet quantitatif sur la façon dont opèrent ces systèmes, et, inversement, on peut supposer que les changements climatiques perturbent la dynamique de prolifération de l’algue des neiges.»

Neige rose sur Petermann Island, dans la péninsule Antarctique
Petermann Island, dans la péninsule Antarctique Photo: © Franklin Wattecamps

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