Terre sublime

En accueillant les imperfections, la céramiste Janaki Larsen rehausse la beauté de son art.

Texte—Charlotte Boates
Photos—Janaki Larsen

La céramiste de Vancouver Janaki Larsen préfère les choses qui tournent mal. Contrairement à d’autres, qui jettent les poteries aux bords ébréchés ou asymétriques, elle adore les défauts. Ces prétendues erreurs confèrent à ses créations un merveilleux caractère organique, et embellissent son travail — pas le contraire.

«Le plus incroyable, c’est que ce n’est que de la terre», s’exclame Janaki au téléphone. Sa passion pour la céramique l’emporte sur sa nature humble et son ton posé. «On transforme un bloc informe en objet magnifique. C’est la première chose qui m’a renversée.» Elle ajoute:

«J’ai toujours voulu fabriquer des œuvres uniques. Quand bien même j’aurais 20 assiettes à faire, chacune doit être différente à sa manière.»

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L’expressivité naturelle du travail de Janaki lui a valu beaucoup d’éloges et de reconnaissance. Ses réalisations sont parues dans les livres de cuisine d’auteur·rice·s et de chef·fe·s comme Francis Mallmann, Gwyneth Paltrow et Nadine Levi Redzepi; on les a aussi retrouvées dans les publications Bon Appétit, Martha Stewart Living et Vogue Paris, notamment. Or, son besoin d’individualité l’a par la suite poussée à décliner des offres très lucratives pour se concentrer plutôt sur des œuvres originales et personnelles. Une irréductible recherche d’indépendance qui a permis à Janaki de n’accepter que des projets qui l’exaltent.

En 2018, l’influent chef René Redzepi l’a embauchée pour concevoir des milliers de pièces de vaisselle destinées au Noma 2.0, son légendaire restaurant de Copenhague. Avec cinq autres céramistes, Janaki a confectionné des œuvres adaptées aux trois saisons du menu: celle des fruits de mer, celle des légumes, et celle du gibier et de la forêt.

Photo: Julie Marr
Photo: Julie Marr

Après plus d’une décennie à s’en tenir quasi exclusivement aux tons neutres et ocre, Janaki a plongé dans la couleur pour donner le jour à une gamme de poteries bleu cobalt, rose cendré et vert pétrole.

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Redzepi lui faisait régulièrement parvenir des échantillons de roche ou de mousse, afin qu’elle s’inspire de leurs propriétés pour préparer ses glaçures. «Avant, les chef·fe·s se contentaient d’une assiette blanche pour ne pas en éclipser le contenu; elle servait d’arrière-plan invisible, affirme Janaki. Aujourd’hui plus que jamais, la cuisine est envisagée comme un art. L’assiette doit compléter la nourriture et interagir avec elle.»

Les projets comme celui de Redzepi sont l’occasion pour l’artiste d’intégrer le monde naturel — ses textures, sa lumière et ses ombres — à sa pratique. Plus jeune, elle a partagé son temps entre le ciel immense de l’Alberta et les côtes de l’ile Salt Spring, en Colombie-Britannique. Ces deux univers l’ont profondément marquée et guident encore sa quête d’inspiration vers la nature.

Janaki est particulièrement fascinée par l’impermanence du monde naturel et ses transformations perpétuelles. Pour elle, la poterie incarne un moyen de canaliser la beauté inhérente aux cycles de la vie — naissance, croissance et déchéance. Son approche rejoint le concept japonais du wabi-sabi: toute chose est imparfaite, transitoire et incomplète. «On s’imagine sans arrêt que rien n’est censé changer et que tout doit rester intact. Mais notre conception de la perfection est empreinte d’artificialité.»

«Les feuilles des arbres sont belles à tous les stades de leur développement — à leur naissance, à pleine maturité, mais aussi lorsqu’elles tombent et se changent en frêles squelettes. La nature est un théâtre qui se déploie tout autour de nous.»

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Entre corps et objet
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Outre sa carrière de céramiste à temps plein, la créativité et la fibre entrepreneuriale de Janaki sont mises à profit dans d’autres initiatives. Récemment, elle a signé l’intérieur de la Fabrique St-George, un nouveau bar à vins de Vancouver, en tandem avec sa mère, Patricia Larsen, peintre et potière. Fondée par Pascal Roy, la Fabrique St-George élabore des vins à faible intervention; ils sont vieillis sur place dans d’immenses jarres de terre cuite d’origine géorgienne, les kvevris. Si vous y commandez des plats de fromages de chèvre salés ou d’olives espagnoles farcies, vous les recevrez dans l’une des assiettes de Janaki. Elle appose sa touche minimaliste, mais éloquente, à chacun des projets auxquels elle prend part.

J’ai rencontré Janaki il y a plusieurs années; j’étais alors employée au Marché St. George, le café qu’elle a cofondé en 2010. Établi dans une maison centenaire d’un quartier résidentiel de Vancouver, le Marché St. George est aussi un magasin général et un lieu de rencontre communautaire. Enveloppée dans son atmosphère chaleureuse, j’y ai passé de nombreuses matinées à préparer des cafés et des crêpes, à l’abri du brouillard et de la pluie de la côte Ouest. En plus d’être copropriétaire, Janaki avait installé son tour de potier à l’arrière. De temps à autre dans la journée, elle apparaissait, le regard brillant et résolu, les mains et le tablier couverts d’argile. Son esthétique dépouillée transparaissait partout dans le café: de la texture des serviettes de table aux bouquets de branches et de fleurs séchées, en passant par l’argenterie hétéroclite dénichée dans une friperie.

Pandémie oblige, elle s’est recentrée sur la céramique et passe désormais presque tout son temps dans son studio. Une occasion, pour elle, de se réinvestir dans ses projets personnels et de consolider sa vision. «Quand mes contrats ont pris fin à cause de la COVID, je me suis retrouvée du jour au lendemain à produire uniquement des objets à mon gout, au lieu de me plier aux désirs des autres. Et ça vendait», soutient-elle. Dans la dernière année, Janaki a remarqué que le public est de plus en plus attiré par l’artisanat.

«Les gens ont envie d’être connectés à quelque chose. La céramique donne lieu à une interaction incroyable entre le corps et l’objet. On met une partie de soi dans tout ce que l’on crée.»

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Une assiette de céramique — faite à la main, avec de l’argile tirée du sol — offre une expérience complètement différente d’un article de vaisselle poli en usine et vendu au magasin. Derrière ses formes, on devine l’artiste et ses intentions. À l’heure où des milliers de personnes se sentent coupées de leurs semblables et de leur environnement, la poterie nous aide à renouer avec quelque chose d’aussi délicieusement imparfait que l’existence elle-même.

Charlotte Boates est une autrice qui vit à Vancouver. Elle cherche à raconter des histoires qui portent sur les liens entre l’humain et son environnement. Ses textes sont parus dans des publications indépendantes comme Tiny Atlas Quarterly, Roam Magazine et HAMAM.

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