Réinterpréter la tradition, un point à la fois

Depuis deux ans, Marilyn B. Armand se consacre à l’art de la courtepointe avec son entreprise, Le point visible — et fabrique de quoi nous abrier durablement.

Texte — Marie Charles Pelletier
Photos — Eliane Cadieux

Au deuxième étage d’une ancienne usine d’aiguilles à tricoter, à Bedford, les planchers de bois craquent. Plusieurs artisan·e·s y ont installé leur atelier. Dans un petit local lumineux duquel on entend couler la rivière, Marilyn B. Armand conçoit des courtepointes modernes.

 

La tradition des courtepointes, comme bien d’autres, s’est perdue au fil du temps. Mais la jeune femme de 32 ans, établie dans la campagne montérégienne depuis 2018, renoue avec ce savoir-faire légué par plusieurs générations de grands-mamans. Seulement, elle se l’approprie et le réinvente.

Marilyn B. Armand dans son atelier

La petite fille qui aimait coudre
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Les bobines de fil accrochées au mur colorent la pièce pendant que la courtepointière raconte son histoire. «Ma grand-mère était couturière, et j’ai été élevée par mes tantes qui, elles aussi, cousaient beaucoup. Pour m’occuper, elles m’asseyaient devant leur machine», se remémore-t-elle en souriant.

 

Si l’amour du tissu lui a été transmis dès l’enfance, l’art de la courtepointe, lui, ne figurait pas dans son bagage à l’époque.

Pendant quelques années, Marilyn a cherché le médium qui saurait incarner sa vision. Ni le dessin, ni la peinture, ni le tissage ne lui permettaient réellement de matérialiser ce qu’elle avait en tête. Quand l’idée de la courtepointe a émergé, elle a décidé d’y aller à l’instinct. Mais ses années derrière la machine ne suffisaient pas: il lui fallait apprendre. À son cours de tissage, au Cercle de Fermières de Cowansville, on lui a recommandé d’«appeler France». L’ancienne infirmière, aussi spécialiste de la courtepointe, saurait l’aider.

Si Marilyn avait une idée claire de ce qu’elle voulait faire, sa nouvelle mentor, France Verrier, l’a vite ramenée à l’ordre. «Là, tu vas commencer par apprendre les techniques de base. Après, tu feras bien ce que tu veux.»

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Deux soirs par semaine, Marilyn s’est donc rendue chez la sexagénaire pour qu’elle lui apprenne tout ce qu’elle savait. En 2018, elle a finalement laissé tomber son emploi en gestion pour devenir courtepointière et créer son entreprise, Le point visible.

Le piquage et les motifs traditionnels ont forgé son apprentissage, comme un passage obligé pour arriver à destination: les courtepointes modernes. En nous expliquant son processus créatif, Marilyn pointe des images dans un livre — celui de sa professeure — qui trône au milieu de sa table de travail. Les modèles classiques comme le log cabin, le circle et le mariner’s compass sont plutôt cartésiens; elle s’affaire à les déconstruire et à les moderniser. Par exemple, à l’inverse de la tradition, les motifs de Marilyn ne se répètent pas dans chaque carré. Le design les traverse. La courtepointière tend vers des créations plus minimalistes, du moins à l’œil — ce qui ne veut pas dire que le processus est plus simple. Le travail en amont peut prendre des heures alors que chaque couverture est destinée à susciter l’émotion, mais aussi à traverser le temps.

Les tissus oubliés
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L’industrie du textile est l’une des plus polluantes au monde, et Le point visible y avance à contrecourant. Les rouleaux de tissu qui s’entassent dans le local de Marilyn sont tous surcyclés. L’approche moderne de sa pratique se reconnait donc aussi aux valeurs écoresponsables qui la caractérisent.

«C’est mon modus opérandi d’aller récupérer les tissus dont aucune compagnie ne veut et qui, autrement, seraient jetés», précise Marilyn en nous montrant un coton bien épais, bleu comme la mer.

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Le rouleau est neuf et mesure 45 m; pourtant, il est inutilisable aux yeux du fournisseur. «La qualité du tissu est superbe, mais il comporte des défauts, notamment des endroits où la couleur varie légèrement», illustre la courtepointière. C’est le genre d’occasion sur laquelle elle saute. Elle arrive ainsi à se faufiler dans une craque de l’industrie, quelque part entre les gros fournisseurs et les particuliers.

«Les autres compagnies qui produisent en petite quantité ont souvent besoin d’un minimum de 10 m sans défaut. Moi, je prends tout. Je découpe à travers les tissus pour en utiliser le maximum», nous explique-t-elle. Les gros morceaux sont destinés aux plus grands modèles de courtepointe; les petits serviront à créer des trousses — ou des masques. Marilyn est surtout en quête de coton, de polycoton, de lin et de laine, et boude tous les produits synthétiques. Elle récupère d’ailleurs les retailles d’autres designers québécois, dont Atelier B et Marigold.

Les couvertures qui restent
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Les courtepointes demandent de la patience. «Une jetée me prend environ 25 heures à faire», estime Marilyn. Un peu moins si elle en produit plusieurs à la fois. Il reste que la notion de temps change quand on prend conscience des heures investies dans cette couverture bien lourde que l’on achète. Les trois épaisseurs de textiles, soit le dessus, le verso et la bourre, rendent les courtepointes particulièrement résistantes et durables, alors que la surpiqure maintient tout en place.

Parce que le transfert de connaissances est directement lié à la naissance du Point visible, Marilyn accorde une grande importance à la perpétuation de la tradition. Par exemple, elle organise des ateliers et propose des kits de courtepointes à faire soi-même, à la maison. «Je reçois souvent des photos de gens qui me montrent le résultat final, et même qui réinventent le patron à partir des morceaux de tissus», rapporte-t-elle, heureuse de constater que le savoir — et la patience — peuvent aussi se transmettre dans une boite.

Les courtepointes font partie de ces choses qui embellissent avec les années et les souvenirs. Et c’est là toute leur valeur: les heures passées à les confectionner sont le reflet de leur durabilité.

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C’est touchant de penser que ces couvertures braveront le temps et prendront de l’âge avec nous. Qu’elles nous réchaufferont quand nous serons malades, et réconforteront peut-être même nos enfants, un jour.

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Les courtepointes ont quelque chose de significatif quand on les offre. Chaque histoire est mémorable, pour Marilyn. Nous lui avons demandé de nous en raconter une qui l’a particulièrement marquée. 

Salon des métiers d’art, un peu avant Noël. 

Depuis trois mois que Marilyn travaille d’arrachepied pour ces 17 jours de marché. Elle est épuisée et à fleur de peau.

Dans les semaines précédentes, elle a réalisé une courtepointe pour Odeyalo, une compagnie montréalaise de slow fashion. C’est un assemblage de petits morceaux de tissus aux différentes couleurs et textures: un véritable travail de moine. Elle s’en sert comme démo, pour témoigner de son savoir-faire. 

Le matin du deuxième jour, quelques minutes avant l’ouverture des portes, elle remarque une grosse tache jaune sur la courtepointe, qui donne plutôt dans les tons de beige. 

Marilyn est prise de vertige. Elle a passé des heures et des heures à confectionner cette couverture, et n’a absolument pas les moyens de la racheter. 

La lèvre tremblante, elle commence par essayer de la nettoyer avec du savon à vaisselle — mais la tache devient rouge. Les larmes se mettent alors à couler. La mère d’une artisane lui suggère plutôt le savon de pays, lui assure que ça fait tout partir. La tache s’estompe à peine.

Découragée, Marilyn retourne à son kiosque, les joues aussi mouillées que la courtepointe qu’elle traine sous son bras. Dans la cabine d’essayage, elle serre entre ses doigts le collier qui ne quitte jamais son cou; celui qui abrite la photo de sa mère et de sa grand-mère, toutes les deux décédées. Elle leur demande de lui envoyer un signe, juste un petit signe pour lui dire qu’elle a pris la bonne décision. Que ce qu’elle fait a un sens.  

Comme elle revient à sa table, un visiteur se présente. Il cherche une courtepointe pour sa femme. Quelque chose de doux, de confortable. Elle lui propose différents modèles, mais non. Il faut qu’elle soit plus apaisante encore. Marilyn décide de lui présenter la courtepointe tachée, pour lui montrer qu’il est possible de créer sur mesure. Sachant qu’elle ne peut pas la lui vendre, elle replie simplement la partie mouillée et savonneuse. 

Le regard de l’homme s’éclaire dès qu’il la voit. «Je la prends.» Marilyn balbutie, lui explique qu’elle peut en faire une semblable, que celle-ci est pas mal plus chère. Mais il réitère: «Je la prends maintenant.»

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Avec l’aide son voisin de kiosque, témoin de la scène, Marilyn trouve un prétexte pour se retirer un instant dans la cabine d’essayage.

Complètement paniquée, elle se met à scruter la couverture à la recherche de la tache qui s’y trouvait une heure plus tôt. Elle cherche et cherche encore, mais ne voit rien. La tache a disparu. Confuse, elle dit alors au client qu’elle peut bien la lui vendre, mais qu’elle est un peu mal à l’aise étant donné que la courtepointe est mouillée. 

«Aucun problème», répond-il.  

En emballant la courtepointe, elle discute avec lui. Il lui raconte que sa femme s’était remise d’un cancer des poumons, mais que des taches sont récemment réapparues. 

«C’est important qu’elle ait une courtepointe confortable pour passer à travers la chimiothérapie.»

Marilyn fige. Les taches. Ayant perdu sa mère à cause du cancer, elle pose sa main sur celle de l’homme. Elle lui dit que tout va être correct, que tout va partir. Que tout va disparaitre. Il la regarde longuement, avant de la remercier, ému. Puis il repart, la magnifique courtepointe sous le bras. 

Sa femme lui écrira par la suite pour la remercier à son tour. 

À ce jour, elle se porte bien. 

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