Le travailleur de l’ombre

Ceux et celles qui travaillent sur les pistes passent souvent inaperçus. Tim Bishop, préposé à l’entretien des sentiers de la forêt nationale Medicine Bow, ne fait pas exception.

Texte—Emmalyne Beck
Photos—Mike Penn

Le soleil se couche sur les sommets du Snowy Range. Tim Bishop sort de chez lui vêtu de sa bonne vieille chemise de flanelle et de ses grosses bottes usées. Les nuits les plus froides, il porte des combines sous son jean. Il a pris avec lui un repas chaud préparé par son épouse, un thermos de café brulant et suffisamment d’eau et de collations pour se sustenter jusqu’au matin. L’un de ses deux bergers australiens suit ses pas dans la neige et grimpe avec lui dans la cabine du Tucker Sno-Cat, où il se prépare à passer la nuit.

«Quand la lune illumine les montagnes, c’est tout simplement magique. […] Je suis tout seul au milieu de nulle part et je me sens chez moi.»

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Tim entretient les pistes de motoneige cinq nuits par semaine pendant les rudes hivers du Wyoming, qui s’étirent, généralement, de décembre à mars. Il est l’un des trois préposés à l’entretien de Medicine Bow. Chaque nuit de la semaine, du coucher du soleil jusqu’au petit matin, ils dament les centaines de kilomètres de sentiers de cette forêt nationale.

Le tourisme est la deuxième industrie la plus importante au Wyoming, et la pratique de la motoneige fait partie des principales attractions. Chaque année, des motoneigistes se procurent des permis auprès de l’État pour parcourir les pistes de Medicine Bow. Au fil de la journée et du passage des véhicules, la surface devient irrégulière et doit être lissée pour que les adeptes du sport puissent profiter des sentiers en toute sécurité. D’après Tim, l’État cherchait une personne qui vivait dans la région, qui connaissait bien le territoire et qui était capable de conduire une machinerie lourde.

«Les motoneigistes veulent avoir accès à de belles pistes. Je passe la dameuse pour que la neige soit plus dure. Si je ne le fais pas, il se crée de profondes ornières dans la neige. Personne ne veut avoir ce genre de traces dans un sentier. C’est plus dangereux, ça peut briser les motoneiges et rouler là-dessus n’est pas aussi agréable.»

Avec ses 6 m de long, y compris une plaque de compactage de 1,2 m et une cabine chauffée, la machine en impose. Elle crée une surface lisse en réchauffant et en déplaçant la neige, et la plaque de compactage finit le travail. Conduire le véhicule le long de crêtes étroites bordées de falaises des deux côtés exige un bon dosage de talent et de précision chirurgicale. La tâche est laborieuse, mais Tim réussit à manœuvrer avec fluidité les lames de 3,6 m dans ce relief accidenté.

«Dans certaines sections, on ne peut pas dépasser les six à huit kilomètres/heure», explique-t-il. Le sentier le plus long dont il assure l’entretien fait 132 km: il lui faut de 10 à 14 heures pour le damer au complet.

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Avant de devenir préposé à l’entretien des sentiers, Tim a dû suivre une formation d’une semaine pour maitriser les rudiments du métier. Or, c’est un savoir-faire qui s’apprend surtout par la pratique. L’homme a perfectionné sa technique au cours des deux dernières années et il continue de peaufiner les subtilités de son art.

«Je connaissais déjà bien les sentiers. Il fallait simplement que j’apprenne à manœuvrer la dameuse.»

Même si Tim connait très bien le terrain, le travail qu’il fait peut être dangereux. Il n’est pas rare qu’il doive composer avec de violentes tempêtes de neige, une faible visibilité, des rafales de 120 km/h ou des températures inférieures à -30 °C. Certaines nuits sont plus éprouvantes que d’autres: il lui est arrivé de devoir traverser un cours d’eau gelé alors qu’il voyait celle-ci circuler sous la glace, de soutenir le regard d’un orignal têtu et de voir des cougars déchiqueter un chevreuil.

«Si vous tombez en panne, vous avez le choix de passer la nuit sur place ou de partir à pied. En règle générale, il est déconseillé d’abandonner la dameuse. Si vous éteignez le moteur, il se peut que vous ne réussissiez pas à le redémarrer là-haut.»

Tim dit que les sentiers doivent aussi être entretenus en vue des opérations de recherche et de sauvetage: «Si les pistes ne sont pas en bonnes conditions, on ne peut pas secourir rapidement les gens qui se blessent.» Il ne fait pas partie de l’équipe de recherche et de sauvetage, mais il lui est arrivé de tirer un véhicule d’un banc de neige et de ramener en sureté des motoneigistes en panne.

Les nuits où le paysage est baigné du halo lumineux de la lune et des étoiles sont ses préférées. En plus de l’exercice mental qu’il doit faire pour piloter le véhicule sur les sentiers non balisés, il écoute des livres audios pour passer le temps.

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«J’apprends beaucoup pendant que je suis là-haut», dit-il.

C’est un travail solitaire, certes, mais Tim n’est jamais vraiment seul. Chaque nuit, il emmène avec lui l’un de ses chiens, Roper ou Magnum, et laisse l’autre à son épouse. Ce n’est pas lui qui a instauré cette tradition: la première fois qu’il est parti entretenir les pistes, Roper et Magnum l’ont suivi dans le paysage gelé.

«Je me suis retourné par hasard et je les ai vus. Je ne savais pas qu’ils me suivaient. Ils avaient déjà parcouru 50 km quand je les ai fait monter à bord. Si je ne les avais pas vus à ce moment-là, ils auraient dû faire 100 km», raconte-t-il en riant. « Ils étaient tellement courbatturés le lendemain qu’ils pouvaient à peine marcher. Ils sont bien plus heureux dans la cabine avec moi.»

Tim Bishop et son épouse, Debbie, habitent Medicine Bow depuis 18 ans. Ensemble, ils ont ouvert le Medicine Bow Lodge & Adventure Guest Ranch, qui accueille des visiteur·se·s au printemps, à l’été et à l’automne. L’homme prépare ensuite les bâtiments pour l’hiver et s’équipe pour l’entretien des sentiers. Après la haute saison, il apprécie la tranquillité de l’hiver.

«De la fin mai à la fin octobre, je suis avec des gens de 6 heures le matin jusqu’à 20 ou 21 heures le soir, 7 jours par semaine. Quand arrive l’hiver, je suis content de prendre une pause. C’est calme. Je peux réfléchir et écouter des livres audios. C’est une tout autre expérience pour moi.»

Emmalyne Beck prend plaisir à écrire les histoires des personnes dont on entend rarement la voix. Elle croit que le plus grand honneur est de pouvoir connaitre le vécu des autres. Originaire du sud-est des États-Unis, elle aime apprendre des mots intéressants, expérimenter de nouvelles cultures, s’émerveiller devant la nature, écouter tomber les grosses averses et savourer la joie que lui procure la vie en communauté.

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