Flore fantasque

Les créations sauvages de la décoratrice florale Sophia Moreno-Bunge célèbrent la fabuleuse étrangeté du règne végétal.

Text—Mark Mann
Photo de couverture—Philip Cheung

Trop souvent, nous oublions à quel point les plantes sont bizarres. Cas classique de cécité végétale, c’est à peine si nous remarquons leurs formes sinueuses et la richesse de leur palette.

Prenons l’exemple du gommier rouge: toute l’année, il déploie ses étamines écarlates, orange et roses sur la côte californienne. «Ces arbres sont parsemés de petites fleurs velues aux teintes éclatantes», explique Sophia Moreno-Bunge, fondatrice du célèbre studio d’arrangements floraux ISA ISA Floral à Los Angeles.

Photo: Philip Cheung
Photo: Philip Cheung

«Sur le bord de la route, personne ne leur porte attention, mais dès que j’en incorpore dans un arrangement, les gens s’écrient: “Wow, qu’est-ce que c’est?!”»

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Sophia veut nous faire redécouvrir la fabuleuse singularité des plantes — autant les spécimens ravissants qui trônent dans les vitrines des fleuristes que les espèces méconnues à tort qui peuplent les prés et les fossés. Ses créations regorgent de gerbes glanées parmi les bords en friche de la Pacific Coast Highway et les rebuts de jardinier·ère·s urbains.

À l’inverse de son travail empreint d’exubérance et de fantasmagorie, l’artiste de 33 ans préfère, elle, demeurer dans l’ombre — sur les photos, elle dissimule en général son visage derrière ses bouquets. Pour trouver sa matière première, elle affectionne particulièrement le calme et la solitude des champs de Malibu Hills, derrière la maison de son père; elle y cueille souvent des chardons-Marie (quoiqu’avec parcimonie, puisque les abeilles en raffolent). Toutefois, elle n’hésite pas à s’aventurer en milieu urbain. «Je reste toujours à l’affut», avoue-t-elle. Munie d’un sécateur en permanence, Sophia a tapissé d’une bâche le coffre de sa voiture pour emporter les trouvailles intéressantes qui parsèment sa route. Elle s’arrête dès qu’elle aperçoit une personne émonder un dattier ou couper les inflorescences d’un palmier, l’un de ses matériaux préférés: «On dirait des tentacules. En les regardant de près, on voit qu’ils sont couverts de minuscules boutons de fleur plus petits que l’ongle d’un auriculaire.»

Photo: Arianna Lago
Photo: Arianna Lago

À chaque saison ses surprises: la chasse aux végétaux est ouverte à longueur d’année. Le printemps coïncide avec l’éclosion d’une myriade de variétés, telles la moutarde des champs, l’asclépiade et l’avoine fleurie. En été, c’est le temps du fenouil sauvage, des branches de figuier et des fruits de ricin. Les récoltes automnales sont moins abondantes, mais on trouve des fleurs d’artichaut séchées et des inflorescences de palmier. Arrivé l’hiver, Sophia met la main sur des citrons, des dates et du concombre grimpant, dont les vrilles s’accrochent sans scrupule à ses voisins. «Celui-là produit de petites boules vertes hérissées. Quoique non comestibles, ce sont des fruits vraiment chouettes», affirme-t-elle. Sombre ou éclatant, gracieux ou difforme, vigoureux ou rabougri, chaque cadeau de la nature trouve sa place dans ses œuvres florales.

Photo: Arianna Lago

«Si j’aime les plantes indigènes, c’est en partie parce qu’elles nous incitent à reconsidérer ce que l’on a l’habitude de voir. Elles suscitent l’intérêt. Elles offrent tant de variétés, de textures et d’originalité.»

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La curiosité guide le processus de cueillette et de création de la décoratrice florale. Ses connaissances botaniques s’enrichissent de manière organique — plus elle observe l’environnement, plus elle en apprend. Par exemple, il y a quelques années, elle a identifié un jujubier, dont les fruits rouge vif sont consommés en thé ou en collation. Cette découverte a été le point de départ d’une avalanche de recherches: était-ce un arbre courant? D’où provenait-il? En faisait-on la culture biologique? La fleuriste ne récolte pas n’importe quoi. Parfois, elle aura recours à des espèces relativement rares, comme le jujubier, mais elle privilégie celles «dont l’abondance frise le ridicule», particulièrement les plantes envahissantes comme le chardon-Marie et le concombre grimpant. En revanche, elle ne cueille jamais de fleurs de sauge, d’acacia ou de pavot, ni de roses sauvages. «La rareté de ces variétés les rend très spéciales», soutient-elle.

Se limiter aux végétaux trouvés vient nécessairement avec des contraintes. D’abord, leur palette n’est pas aussi diversifiée que celle de l’offre commerciale. «Au marché, on peut acheter des fleurs sublimes de toutes les couleurs. Cela promeut une quête de la perfection qui s’éloigne de ce que la nature a à nous offrir.»

Photo: Philip Cheung

Mais la perfection a aussi ses limites. «On développe un sentiment de connexion plus fort pour ce qui est naturel», croit-elle. «On se reconnait dans leur imperfection.»

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Néanmoins, Sophia Moreno-Bunge ne nie pas la puissance esthétique d’un cultivar de qualité supérieure. «La beauté et l’exubérance d’un arrangement floral somptueux sont indéniables. C’est quelque chose que j’aime aussi.»

Cela dit, elle cherche avant tout à mettre en valeur tout ce que la nature recèle d’éclectique: ses offrandes magnifiques et surprenantes ne sont pas si difficiles à dénicher, pour qui sait ouvrir l’œil. «Certains cactus produisent des fleurs semblables à des étoiles de mer, dont l’odeur nauséabonde attire les mouches. Il y a tant de curiosités autour de nous. Ce serait ennuyeux de s’en tenir seulement aux jolies fleurs.»

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