Vivre dans le désert

Pour quiconque habite à Slab City, la liberté a un prix.

Texte et photos—Daniel Skwarna

De Los Angeles, empruntez la route 111 en direction sud. Après avoir longé le lac Salton à l’est, traversé Bombay Beach, Frink, Wister et Mundo et croisé le geyser en mouvement, vous arriverez finalement à Niland, l’un des comtés les plus pauvres de la Californie. Lorsque vous apercevez l’épicerie Mae’s, tournez à gauche sur Main Street et continuez jusqu’au chemin de fer Southern Pacific, là où Main Street devient Beal. Vous croiserez peut-être Cuervo, un homme aussi grand que mince aux allures d’épouvantail, qui se dirige vers la ville à dos de mule. Il passe son temps assis à l’ombre près du United Food Centre à boire du whisky bon marché et à avaler des comprimés d’oxycodone.

Vous arriverez finalement à Slab City, une communauté en marge de la société dans le désert du Sonora. Et Cuervo, sorte de cowboy infortuné, nomade dans l’âme et errant à dos d’âne au gré de ses envies, en est la parfaite incarnation. Dans ce squat désertique, le mot d’ordre est de vivre et laisser vivre: faire preuve de bon voisinage, suivre le code d’éthique et traiter les autres comme on aimerait être traité.

Slab City, c’est à la fois les États-Unis dans toute leur splendeur et le capitalisme américain dans ce qu’il a de plus toxique — les gens qui ne peuvent pas vivre et travailler au sein du système, et les autres, qui l’ont carrément rejeté.

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Tout juste après le canal East Highline, vous apercevrez une guérite peinte aux couleurs psychédéliques par Noah Achram, un apprenti électricien de Detroit et artiste reconverti. Descendez de la voiture et sentez l’air chaud du désert, là où le plastique fond sous le soleil brulant. Un peu plus loin, à gauche, quelques campements. À la fin du printemps, de petites roches et des conserves de soupe tracent approximativement les limites de ces installations. Des véhicules récréatifs, stationnés tout près, imperturbables, détonnent dans ce grand tableau. Tels des oiseaux migrateurs retardataires, leurs propriétaires fuiront bientôt la chaleur à bord de leur camion climatisé pour retourner à la ville, au nord, où la météo est plus clémente, avant de revenir l’hiver prochain.

Au milieu de tout cela trône Salvation Mountain. L’œuvre colorée d’une quinzaine de mètres de hauteur construite à flanc de colline est une création de Leonard Knight. Elle attire des milliers de touristes (et leur argent), qui se pressent ensuite vers East Jesus, une communauté d’artistes créée par Charlie Russell (surnommé «Container Charlie»). Leonard Knight a entamé le projet de Salvation Mountain en 1984, et a consacré le reste de sa vie à la reconstruction de ce vibrant hommage à Dieu après l’effondrement de la structure en 1990.

Slab City se trouve entre Salvation Mountain et East Jesus. Après la deuxième guérite, vous voilà dans les «Slabs». Bienvenue dans la dernière oasis de liberté au monde.

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Vous entrez ici dans un terrain de 640 acres de désert californien situé entre le lac Salton à l’ouest et Chocolate Mountain Aerial Gunnery Range au nord.

Slab City se trouve sur ce qui reste de Camp Dunlap, une base de la marine de la Seconde Guerre mondiale mise en activité en 1942 comme camp d’entrainement en vue d’interventions en Afrique du Nord. La base comptait aussi des zones d’entrainement pour les troupes du général George Smith Patton Jr., un champ d’exercices de bombardement réservé aux avions d’un port aérien de la marine situé à proximité ainsi qu’une zone d’étape pour les petits groupes de la marine. Trois ans plus tard, en 1945, la base a cessé ses activités. Après la reprise du terrain par l’État, seules les fondations en béton ont subsisté, comme flottant sur les sables mouvants.

Les membres de cette communauté s’adaptent à la vie dans le désert depuis des dizaines d’années: ils y construisent, ils s’y réinventent, ils y survivent et ils y meurent. La population à l’année demeure faible, avec une cinquantaine de personnes en juillet et aout, une période caniculaire éprouvante même pour les serpents à sonnette.

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La communauté perd chaque année quelques membres pour cause de déshydratation ou de surdose. Mais le rejet commun des valeurs rigides de la vie urbaine qui prédomine incite ces esprits libres à rester en marge de la société et à endurer des conditions de vie difficiles d’une saison à l’autre.

Ces pionniers et pionnières des temps modernes sont venu·e·s s’établir ici pour une foule de raisons. Beaucoup sont de passage et viennent profiter de la chaleur durant l’hiver. D’autres cherchent l’anonymat ou souhaitent échapper à la routine. Des vétérans souffrant d’un syndrome du choc posttraumatique côtoient hippies et artistes de tous genres. Des survivalistes et des hommes religieux viennent aussi dans le désert pour tester leurs limites. Et il y a ces personnes qui fuient la loi en se terrant dans les Slabs, comme protégées par la créosote, tout près de familles américaines moyennes — du moins, en apparence — qui n’ont jamais tout à fait surmonté la crise économique de 2008.

Les habitations vont de l’abri confortable à de simples structures en «A» faites de carton et de panneaux solaires. Que ce soit un bunker de la Seconde Guerre mondiale, un véhicule récréatif (dont la qualité et le confort varient aussi), le centre chrétien, un réservoir d’eau ou un abri souterrain, les campements sont diversifiés. Ici, les emplacements de choix se font rares et les campements construits sont souvent vendus lorsque les gens retournent en ville. Certaines personnes incapables de laisser leur campement pendant trop longtemps, craignant les vols et autres pirates, deviennent prisonnières de leur propre liberté.

Peu d’entre elles peuvent profiter du confort de la vie moderne. Ici, il n’y a pas d’eau potable gratuite, et encore moins de robinets. On peut filtrer l’eau du canal East Highline, brunie par le ruissèlement agricole, ou utiliser celle du canal Coachella — qui alimente Palm Springs et Los Angeles — dont le débit est plus rapide. Autrement, il faut payer des fournisseurs locaux. Les ordures sont soit conservées (pour utilisation future) ou jetées, faute de système de collecte municipal. Des panneaux solaires et des batteries à décharge profonde permettent d’alimenter les ventilateurs et les refroidisseurs à évaporation durant les mois les plus chauds. Les installations sanitaires sont variées; on fait ses besoins dans le confort de son VR, dans une toilette à compost ou dans un trou creusé avec les moyens du bord. Comme quoi il y a un prix à payer pour vivre en toute liberté.

Rien n’est assuré dans un tel paysage, mais la communauté et le voisinage atténuent les aléas de la vie dans le désert. Le camp de Mojo donne des vêtements et de l’eau, tandis que la Chambre de commerce de Niland distribue des produits alimentaires de base une fois par mois. L’Internet Cafe offre gratuitement café et wifi, et le Oasis Club propose un service de courrier pour les membres de la communauté qui n’ont pas de boite postale à Niland, et offre un déjeuner à 5$ le dimanche. Tout juste derrière se trouve le Wayside Inn, qui sert chaque semaine du poisson frit et des repas chaque jour. La bibliothèque, dont les tablettes sont bien garnies, offre un répit de la chaleur et possède son propre bar. Le samedi soir, la communauté se retrouve au Range de Builder Bill pour assister à des spectacles de musique jusqu’aux petites heures.

Reste à voir si la fraternité seule peut sauver Slab City et l’empêcher de devenir une centrale géothermique, comme celles qui parsèment les rives du lac Salton, car en principe, le territoire appartient à l’État et était initialement confié à la commission scolaire locale.

Slab City abrite les personnes malades, pauvres et marginales. Qu’est-ce que l’État ferait pour les aider si leur milieu de vie devenait un parc solaire ou le prolongement d’une base d’entrainement militaire située à proximité? Où iraient toutes ces personnes? Ici, au moins, elles peuvent trouver leur compte dans un comté frappé par un taux de chômage élevé et où les possibilités se font rares. L’économie de Niland dépend de Slab City et des marchés locaux qui la soutiennent. Chaque année, Salvation Mountain génère à elle seule des dizaines de milliers de dollars des touristes, qui peuvent facilement s’y rendre à partir de Los Angeles.

Pour plusieurs personnes habitant à Slab City, la possibilité que le terrain soit vendu est la menace la plus importante à leur mode de vie. Mais elles s’inquiètent davantage des usurpateur·rice·s et des risques de troubles internes que de la destruction de Slab City par l’État — ce qui n’est pas tout à fait déraisonnable étant donné la difficulté et la charge financière pour l’État de raser le territoire de Slab City et de l’exploiter à des fins commerciales.

Peu importe à qui appartient le terrain, c’est avant tout la liberté qu’on vient chercher ici. C’est ce qui attire bien des gens en premier lieu.

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Les disputes sur la gestion du territoire qui semblent se profiler à l’horizon sont loin d’être le seul enjeu. Tout comme Camp Dunlap quelques dizaines d’années plus tôt, Slab City continue de générer une quantité importante de déchets (humains et industriels), ce qui rend le processus de nettoyage du site couteux, voire impossible. Sans oublier la proximité du lac Salton, une catastrophe écologique dangereuse. En effet, la «mer» (qui est en réalité un lac) s’évapore et se retire, exposant ainsi des milliers d’acres de boue toxique, qui contient de l’arsenic, du sélénium, du chrome, du zinc, du plomb et des pesticides comme le DDT. Les vents forts du désert répandent ces toxines et peuvent les transporter jusqu’à Los Angeles, ce qui nuit grandement à la qualité de l’air et aux conditions sanitaires dans la région.

Devant tous ces défis, personne ne peut nier la résilience de cette communauté. Peu importe depuis combien de temps on y habite, le sentiment d’appartenance est puissant. Pour toutes les personnes qui vivent ici, Slab City demeurera une terre de liberté pour un bon moment encore.

Daniel Skwarna est photographe documentaire et photojournaliste. Dans le cadre d’une démarche personnelle, il explore des communautés isolées, la toxicomanie et la maladie mentale. Il vit à Toronto avec Sarah, son épouse, et leur fille, Lumen.

www.danielskwarna.com
@danielskwarna

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