Across the Salty Roads

Un périple à la voile «sur le pouce» à travers les iles du Pacifique Sud, en quête d’histoires et d’initiatives de communautés locales pour contrer les effets des changements climatiques.

Arrivée

Le 15 mai, Guillaume a atteint sa première destination sur les iles Marquises. Il avait très hâte de s’immerger dans la culture de l’archipel. Voici le récit de son arrivée :

15 mai 2017
Ua Huka, iles Marquises

« Cette photo a été prise le matin du 25e jour de mon voyage sur le Pacifique Sud, à notre arrivée sur l’ile de Ua Huka. À peine deux minutes plus tôt, notre bateau avait été accueilli par un banc de dauphins qui nous ont accompagnés pendant qu’on approchait du rivage. On a vécu toutes sortes de choses pendant ce voyage : on a vu une grande quantité de requins, d’orques, de tortues de mer et de raies mantas; on a pêché du mahi-mahi et du thon; on a observé les étoiles filantes pour se garder éveillés à la barre; et de nombreuses rafales de pluie nous ont fait prendre des douches au grand air.

On a finalement jeté l’ancre à Nuku Hiva, où je me familiarise progressivement avec la culture polynésienne. J’espère pouvoir bientôt en apprendre plus sur les initiatives des insulaires en matière de développement durable. Le village est minuscule, les locaux sont très sympathiques et, étonnamment, il n’y a pratiquement pas de touristes dans les rues. »

17 mai 2017
Hana Moana, iles Marquises

« À l’approche de l’ile de Tahuata, où je vais filmer un projet éducatif lié à la protection des aires marines, on dérive vers une petite baie appelée Hana Moana. Quelques locaux sympathiques nous saluent depuis leurs petits bateaux tandis qu’on se prépare à plonger avec masque et tuba pour longer la côte en direction d’une belle plage de sable déserte.

Bientôt, je me retrouve à sauter dans l’eau en compagnie d’un homme du coin pour pêcher notre repas du soir. Je prends alors conscience que j’ai filmé des tas de gens en train de pratiquer la chasse sous-marine au cours de la dernière année, mais que je n’ai jamais eu l’occasion d’en faire moi-même l’expérience. On part explorer la baie. L’homme me montre les espèces de poissons que j’ai le droit de pêcher et m’explique comment fonctionne son harpon. Nous faisons quelques prises. Au bout de deux heures, je suis épuisé et assez convaincu d’être un des chasseurs sous-marins les moins habiles au monde.

Comme j’ai la tête dure, je finis par réussir, après environ six tentatives, à attraper un beau petit poisson. À notre retour sur la plage, je me fais prendre en photo avec la pieuvre que nous avons pêchée (quand je dis nous, je veux dire il).

On termine la journée en mangeant le poisson fraichement pêché, préparé dans du lait de coco et servi avec du riz sucré. Tout cela devant un magnifique coucher de soleil, une forêt de palmiers et quelques catamarans de 62 pi. »

25 mai 2017
Tahuata, iles Marquises

« À Tahuata, dans les iles Marquises, je suis allé pêcher avec deux vrais loups de mer.

J’ai rencontré Louis Joseph pendant mon tournage sur un projet local d’aires marines éducatives. Il a commencé à pêcher vers l’âge de 10 ans, et à 20 ans, il a quitté les iles Marquises pour s’installer en France, où il a vécu pendant 30 ans. À son retour, il a été forcé de constater à quel point l’océan avait changé. La plage où il faisait autrefois de l’équitation avait presque complètement disparu et les réserves de poisson avaient drastiquement diminué. Il a commencé à s’impliquer dans le projet d’éducation marine en enseignant les secrets de la mer aux enfants et en les sensibilisant aux dangers de la surpêche, et à la nécessité de protéger les océans des déchets plastiques.

Vers minuit, nous sommes montés à bord d’un vieux bateau de pêche, tout petit et coloré. Nous avons parcouru quelques milles au large de l’ile avant de rejoindre une autre embarcation et de préparer les lignes à pêche. Mes nouveaux amis faisaient partie des quelques rares pêcheurs à avoir recours aux bonnes vieilles méthodes de pêche plutôt qu’aux cannes, préférant sentir la tension avec leurs deux mains sur la ligne. Au bout d’une dizaine de minutes, je les ai observés perdre leur premier combat contre quelques poissons, leurs lignes ne ramenant que des sardines à moitié dévorées. Il a fallu attendre encore 10 minutes avant que les lignes fassent remonter une proie bien frétillante. Un beau thon à nageoires jaunes nous a donné du fil à retordre avant de déclarer forfait et de se retrouver sur le plancher de bois du bateau. Au cours des cinq heures qui ont suivi, j’ai mis la main à la pâte en me laissant guider par les conseils des deux vieux loups de mer, et j’ai fini par attraper un ou deux poissons dignes de ce nom.

À un certain moment, j’ai réalisé que Pablo avait relâché la ligne depuis une bonne minute, question de laisser le poisson nager vers le fond. Quand il a fini par le remonter, il ne restait plus que la tête du thon au bout du hameçon. Le reste avait été dévoré par un requin – assurément un gros spécimen, assez affamé pour arracher cette prise à quelques pauvres petits humains insignifiants. Même si les pêcheurs étaient amusants et qu’on a ri un bon coup, je vous mentirais en vous disant que ça a été une partie de plaisir. Disons qu’avec aucune terre à l’horizon, une mer très agitée et mes yeux fixés sur un tout petit écran de caméra, sans parler de l’odeur entêtante des tripes de poisson et du sang qui flottait dans l’air, mon estomac avait connu des jours meilleurs. Pour être honnête, ça a sans doute été l’une des journées de tournage les plus difficiles de ma vie.

Malgré tout, je garderai de bons souvenirs de cette aventure qui m’a aidé à mieux comprendre les défis auxquels font face ces pêcheurs au quotidien. La vie marine de cette région est un pilier essentiel de la communauté marquisienne, et les gens d’ici sont très conscients qu’ils doivent faire tout en leur possible pour la protéger.»

Pour en savoir plus sur l’arrivée de Guillaume sur la terre ferme et ses premières impressions de l’archipel des Marquises, écoutez notre conversation avec lui dès son arrivée sur l’ile de Tahuata :

Portrait

Les Marquises : l’écologie dans le Pacifique Sud

Par Michael Barrus

Les Marquises forment une impressionnante chaine d’iles volcaniques qui émergent du Pacifique Sud. Situées à des milliers de kilomètres de tout continent, elles représentent, pour plusieurs, les confins du monde — des iles au sens littéral comme au sens figuré.

Au début du 20e siècle, l’explorateur norvégien Thor Heyerdahl s’y est rendu dans le seul but d’échapper à la civilisation. L’archipel était, à ses yeux, un dernier refuge contre la corruption de l’humanité, un idéal pur de nature sauvage.

On comprend aisément qu’il ait pu avoir cette idée : à l’époque de son arrivée, les Marquises étaient l’une des régions les moins densément peuplées au monde. Encore aujourd’hui, la majeure partie du terrain escarpé et montagneux des iles n’est pas exploitée, et de nombreuses iles sont toujours recouvertes d’une dense forêt tropicale. Les eaux dans lesquelles baigne l’archipel sont riches en nutriments et contiennent de grandes quantités de plancton : une bonne source de nourriture pour les gros animaux marins.

En dépit de leur apparence idyllique, toutefois, les Marquises avaient déjà subi des altérations irrémédiables à l’arrivée de Heyerdahl.

Les premiers Polynésiens qui se sont installés sur l’ile ont amené des coqs bankivas, des chiens et des cochons; les Européens arrivés par la suite ont introduit encore d’autres espèces étrangères, notamment des rats, des chèvres, des scorpions, des moustiques et des chevaux. Ces espèces ont détruit l’écosystème délicat des iles, ce qui a entrainé l’extinction de plusieurs espèces indigènes d’oiseaux, d’invertébrés et de plantes. Ainsi, l’isolement de l’archipel n’a pas suffi à le protéger contre les perturbations provoquées par l’espèce humaine.

Heyerdahl a quitté les iles après quelques années en déclarant qu’« aucun endroit sur Terre n’est à l’abri de l’influence corruptrice de l’humanité ». Il n’a peut-être pas tort; partout où ils sont passés, les êtres humains ont irrémédiablement transformé leur environnement. La protection de la nature fait cependant partie intégrante de la culture marquisienne. Les habitants des iles ont ainsi adopté un certain nombre de mesures pour atténuer l’impact de l’humain sur l’environnement naturel de l’archipel. Ils ont récemment établi un système de réserves écologiques afin de protéger les régions vulnérables ou présentant un intérêt écologique particulier, soumis la candidature de plusieurs iles pour leur inscription sur la liste des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO et mis en œuvre des programmes permettant aux écoliers de jouer un rôle actif dans la protection des milieux marins locaux.

Le rahui, soit l’interdiction temporaire de produire ou de consommer une ressource donnée, est une pratique traditionnelle qui est maintenant activement enseignée dans les écoles. Avec un peu de chance, ces engagements en faveur de la gestion des espaces naturels permettront de préserver le caractère sauvage des Marquises pour les générations à venir.

Culture

Le rahui : la tradition de conservation

Par Michael Barrus

La protection de l’environnement est une valeur profondément ancrée dans la culture marquisienne. Les Polynésiens pratiquaient en effet le rahui bien avant la création des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO ou des aires marines protégées.

« Le rahui est un système traditionnel de protection des espèces et des milieux. Il était utilisé il y a longtemps par les chefs pour désigner et protéger certaines zones », explique Pascale Salaün, représentante de l’Agence française pour la biodiversité en Polynésie française.

Ces interdits étaient imposés pour diverses raisons, mais l’une des principales était le désir de protéger les ressources rares. Un rahui pouvait par exemple être mis en place pour protéger un bosquet de cocotiers qui risquait d’être surexploité. Tout comme les réserves naturelles modernes ou les aires marines protégées qui ont été établies un peu partout dans la région pacifique, le rahui avait pour objectif de permettre aux ressources d’une zone spécifique de se régénérer sans que l’homme intervienne. Selon madame Salaün, cette forme d’interdit est très efficace dans les iles Marquises :

« Lorsqu’un rahui est mis en place dans une zone donnée, tout le monde s’y conforme. On observe en effet un profond respect pour les décisions des chefs ou des communautés. »

Les programmes de conservation modernes ont été conçus dans le même esprit. Selon Roland Sanquer, consultant en éducation pour le système scolaire polynésien, « [le programme des aires marines éducatives] s’inscrit vraiment dans l’esprit du rahui », car l’accent est mis sur les règles communautaires en matière de protection de l’environnement. Pascale Salaün croit quant à elle que ces programmes éducatifs permettent de « revitaliser cette culture » et de veiller au maintien de cette pratique traditionnelle de conservation dans l’archipel.

Initiative

Pukatai : Éduquer une nouvelle génération d’écologistes dans les iles Marquises

Par Michael Barrus

Comme de nombreux autres villages de l’archipel, Vaitahu, sur l’ile de Tahuata, offre des paysages à couper le souffle. Le village est niché au pied de hautes montagnes verdoyantes qui s’élèvent verticalement depuis une jungle dense de cocotiers et d’arbres fruitiers. Les bâtiments et les routes bordent une baie d’un bleu azur. Au milieu de ce panorama grandiose, n’importe qui aurait de la difficulté à se concentrer — les écoliers de Vaitahu ne font pas exception.

Selon Roland Sanquer, il peut être difficile de motiver les élèves marquisiens :

« Les jeunes de l’archipel n’ont pas envie d’aller à l’école, explique-t-il. Ils préfèrent pêcher, surfer ou aller à la plage. »

Leurs résultats aux examens sont parmi les plus faibles du système français. La solution qui a été mise en place consiste à intégrer la nature dans l’éducation des jeunes au lieu de tenter de concurrencer avec elle pour obtenir leur attention. Depuis la mise en œuvre de ce programme unique, connu sous le nom de Pukatai, l’enseignement se fait à l’extérieur de la salle de classe autant qu’à l’intérieur.

En 2013, alors que des discussions avaient été engagées au sujet de l’inscription des iles Marquises sur la liste des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO, des élèves de l’école de Vaitahu ont proposé de veiller à la protection d’une zone littorale située à proximité du village comme s’il s’agissait d’une aire marine protégée (AMP). Considérant qu’il s’agissait là d’un bon moyen de mobiliser ses élèves, Félix Barsinas, enseignant et directeur de l’école, a mis sur pied Pukatai, qui est maintenant connu à l’extérieur de l’archipel comme le réseau des aires marines éducatives (AME). Les AME sont de « fausses » AMP qui sont conçues, gérées et règlementées par les élèves avec l’aide de scientifiques et de fonctionnaires locaux. L’objectif est de sensibiliser les jeunes aux divers moyens de protéger l’environnement.

« Nous voulons faire comprendre à nos enseignants que le plus important, c’est d’intéresser les jeunes à l’école. Et que le meilleur moyen de le faire, c’est de les amener dans la nature », explique Roland Sanquer. « Le meilleur moyen d’en savoir plus sur l’océan est d’enfiler un masque et de plonger sous l’eau », poursuit-il.

C’est sur cette philosophie que s’appuie le programme : le temps passé dans la nature a une importance capitale. Au début, les élèves dressent un état des lieux de l’environnement marin local en décrivant la zone, puis la faune et la flore qui l’habitent. Ils rencontrent ensuite des gens qui connaissent bien la région, notamment des scientifiques qui font des recherches sur les milieux marins ou des pêcheurs locaux qui peuvent leur parler des techniques de pêche durable. Tout au long du programme, les élèves se rendent chaque semaine à la plage pour observer et enregistrer ce qu’ils voient.

Selon Pascale Salaün, l’objectif du programme est « d’utiliser le savoir traditionnel afin d’offrir un enseignement plus adapté aux jeunes des iles Marquises ».

La création des aires marines éducatives a eu une foule d’effets sur les étudiants et les iles. D’après monsieur Sanquer, les jeunes élèves qui vivent des échecs scolaires le prennent parfois très mal. « Nous voulons trouver le moyen de les faire réussir », dit-il. Le programme permet d’offrir un autre contexte d’enseignement, de donner aux étudiants un rôle important au sein de leurs communautés et de renforcer le caractère unique de l’environnement de l’archipel.

Le programme a contribué au succès des AMP locales, car les enfants dissuadent leurs proches et leurs parents de pêcher dans les aires protégées. Il a aussi pris de l’expansion : en plus de Vaitahu, on dénombre aujourd’hui six AME dans les Marquises, quatre à Tahiti et plusieurs autres dans l’Hexagone. D’autres pays s’intéressent maintenant au programme, et des écoles au Chili et dans les iles hawaïennes pourraient bientôt adopter le concept. Ces programmes permettront certainement de former une nouvelle génération d’écologistes. Et qui sait? Le petit village de Vaitahu pourrait finir par rayonner bien au-delà de ses côtes dans le domaine de la protection des milieux marins.

Le 20 mai, Guillaume a visité l’aire marine éducative de Vaitahu en compagnie de Félix Barsinas, directeur et enseignant de l’école de Vaitahu.

Biodiversité

L’écosystème microscopique des Marquises : le plancton

TEXTE Michael Barrus
PHOTOS Noé Sardet (Parafilms)

Comme de nombreuses autres petites iles, les Marquises abritent une biodiversité terrestre relativement limitée. On y compte une seule espèce de mammifère et moins d’une vingtaine d’oiseaux endémiques. L’archipel joue cependant un rôle crucial dans l’écosystème plus vaste du Pacifique Sud. Les eaux dans lesquelles baignent les Marquises sont particulièrement riches en plancton, et celui-ci constitue la base de la chaine alimentaire de l’océan.

«Le plancton forme le plus vaste écosystème au monde», dit Christian Sardet, directeur de recherche auprès du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France.

Les organismes qui appartiennent à la catégorie du plancton n’ont pas nécessairement une génétique ou une forme commune; ce qui les caractérise, c’est leur incapacité à nager contre le courant. Le terme «plancton» englobe dès lors tout un éventail d’organismes, des nudibranches, ces magnifiques limaces de mer colorées, aux variétés apparemment infinies de larves de crabes, de crevettes et d’autres crustacés, en passant par des méduses dont les tentacules font parfois plus de 30 m. Le plancton constitue ainsi un élément essentiel de la biodiversité marine de l’océan; presque toutes les espèces marines – des jeunes poissons aux baleines à fanons – se nourrissent de plancton, et celles qui ne s’en nourrissent pas directement dépendent de proies qui en vivent.

Plancton vient du mot grec planktos, qui signifie «errant».

Phytoplankton

Les iles Marquises jouent un rôle crucial dans le cycle de vie du plancton. Elles agissent comme un énorme mixeur océanique en mélangeant les nutriments et en les distribuant dans les eaux environnantes. L’agitation provoquée par les forts courants qui circulent autour des iles fait remonter des eaux riches en nutriments des profondeurs océaniques. De plus, les conduits géothermiques que l’on trouve au fond des océans libèrent du fer, minéral également du fer dans les eaux de ruissèlement des iles qui se déversent dans la mer. Les puissants courants marins ainsi que l’abondance de nutriments et de fer favorisent la production massive d’efflorescences de plancton. Dans les eaux plus profondes qui entourent l’archipel, ces efflorescences se déploient parfois sur plusieurs centaines de kilomètres carrés.

«La floraison du phytoplancton marin provoque une réaction en chaine… Elle favorise la prolifération des copépodes, qui se nourrissent de phytoplancton et qui sont eux-mêmes une source de nourriture pour les poissons», dit monsieur Sardet.

On ne saurait trop insister sur l’importance de ces efflorescences de plancton. Ainsi, sans l’archipel des Marquises, il y aurait beaucoup moins de vie dans cette région de l’océan. En plus d’offrir une source de nourriture universelle, le plancton joue un rôle clé dans le cycle du carbone. Pendant leur courte vie à proximité de la surface de l’océan, ces microorganismes pratiquent la photosynthèse et absorbent le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. Lorsqu’ils meurent, la plupart coulent et emportent avec eux le carbone qu’ils ont transformé, qui reste ainsi piégé au fond de l’océan pour plusieurs années.

Comme bien d’autres formes de vie, le plancton est menacé par une multitude de changements environnementaux causés par l’homme. Le réchauffement des océans rompt en effet l’équilibre fragile de l’écosystème du plancton, ce qui entraine par le fait même des changements dans l’écosystème plus large de la région.

«L’augmentation des températures incite de nombreuses espèces à migrer pour trouver de meilleures conditions ailleurs», ajoute monsieur Sardet.

Le ruissèlement agricole constitue une autre menace. L’azote, qui entre souvent dans la composition des fertilisants, peut favoriser la prolifération de bactéries gourmandes en oxygène. Ce phénomène entraine l’apparition de «zones mortes», des zones océaniques où le taux d’oxygène dissout est trop faible pour assurer la survie des espèces. «L’appauvrissement en oxygène est une menace qui affecte l’ensemble de l’écosystème», dit monsieur Sardet. «Les zones déficitaires en oxygène sont de plus en plus nombreuses, en particulier le long du littoral. Cela est problématique pour la biodiversité, car un grand nombre d’espèces ne peuvent tout simplement pas vivre dans ces zones.»

Plusieurs autres menaces ne sont pas comprises.

«Par exemple, nous n’avons aucune idée de l’impact de la surpêche sur le plancton», explique monsieur Sardet. «On ne sait pas ce qui advient du plancton lorsque la pêche intensive entraine une baisse des populations de grands prédateurs dans une zone. Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas étudié et qu’il serait difficile de le faire.»

Les menaces qui pèsent sur le plancton montrent à quel point les questions de protection environnementales sont complexes. Alors qu’ils constituent la plus grande part de la biomasse des océans, nous en savons très peu sur ces organismes et sur les facteurs qui influencent leur survie. L’adoption de mesures visant notamment à empêcher le ruissèllement des fertilisants dans les zones côtières comme les Marquises peut contribuer à préserver l’incroyable biodiversité du plancton et à préserver l’écosystème qui en dépend.

Ces mesures de protection sont encore plus importantes dans les zones densément peuplées comme l’Amérique du Nord. Les effets sur l’écosystème y sont en effet décuplés en raison de l’agriculture extensive et de l’urbanisation croissante. Il est évidemment difficile d’agir en tout temps comme des écologistes responsables, mais il faut se rappeler que nos gestes ont des répercussions cruciales sur notre environnement, et ce, même si nous ne comprenons pas toujours de quelle façon!

 

Christian Sardet est le cofondateur de l’Expédition Tara Océansune organisation qui coordonne des expéditions pour étudier l’impact des changements climatiques sur nos océans. Il est également le coauteur des Chroniques du plancton avec Parafilms.  

Parafilms est une équipe de production dont Sharif Mirshak et Noé Sardet sont le noyau créatif. Ils produisent avec l’aide de techniciens et d’artistes indépendants des projets riches en substance, visant à partager le savoir et l’expérience. Ils ont notamment collaboré avec les biologistes marins Tierney Thys et Christian Sardet (CNRS) dans la création de l’épisode TED Education : La vie secrète du plancton 

Michael Barrus est un journaliste, photographe et scientifique qui s’évertue à enseigner l’art de parier aux rats d’un laboratoire de l’Université de la Colombie-Britannique. Pendant son temps libre, il erre sur les eaux de la province muni d’une canne à pêche, d’une planche de surf et d’un appareil photo.  

Amérique du Nord

B-SIDE est fier de s’associer à la Fondation David Suzuki afin de créer des parallèles entre les problématiques environnementales du Pacifique Sud et celles de l’Amérique du Nord. Notre premier sujet: nos approches contrastantes des “aires marines protégées”.

Aires marines protégées: un morceau clé d’un casse-tête complexe

Par David Suzuki

Le gouvernement fédéral a récemment créé deux aires marines protégées dans la région Pacifique et s’est engagé à accroître la zone de protection marine de un à dix pour cent d’ici 2020. Cela suffira-t-il?

Le Canada a le plus long littoral au monde, mais notre pays ne s’arrête pas à ses côtes. En raison de la zone économique des 200 milles marins et de ses obligations internationales, le Canada est responsable de près de trois millions de kilomètres carrés d’océans, soit l’équivalent de la superficie combinée de la Colombie-Britannique, de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba.

Le nombre de kilomètres carrés est impressionnant. Mais, si l’on ne considère que la superficie de cette zone marine, on reste à la surface du problème. L’océan n’est pas qu’une étendue d’eau froide balayée par les vents. Ses diverses couches sous-marines foisonnent de vie, en eaux chaudes et en eaux froides, l’été comme l’hiver. La chaîne alimentaire aquatique nordique regorge d’espèces de toutes formes et tailles. Elle va du plancton microscopique, des oursins et des étoiles de mer, aux poissons, épaulards et otaries. Le fait que la baleine bleue, la plus grosse créature au monde, se nourrisse de plancton, l’un des plus petits organismes, est étonnant en soi. Toutefois, le voyage du plancton ne s’arrête pas dans l’estomac de la baleine. Les excréments de la baleine sont des agents importants du cycle alimentaire, car ils acheminent des nutriments de la surface aux espèces des profondeurs.

Les loutres de mer assurent la santé des forêts de laminaires en mangeant les oursins de mer. Il existe une foule d’autres relations comme celle-là dans les eaux côtières du Canada. Bien que les bernacles et les palourdes vivent dans un lieu fixe, certains cétacés et poissons parcourent des milliers de kilomètres en une seule saison. Le saumon n’a pas que l’océan comme territoire; il remonte très loin dans les terres pour aller frayer.

Comment comprendre et gérer des systèmes aussi complexes? Les cycles naturels des eaux côtières canadiennes comprennent des courants, des marées, des résurgences, des migrations et des saisons. Il est de plus en plus compliqué et important d’essayer de prédire comment interagiront avec ces cycles les multiples facteurs suivants: pollution, pêche industrielle, changements climatiques, acidification des océans, récifs d’éponges siliceuses, trafic maritime, revendications territoriales, kayakistes, pourvoiries de pêche et sites d’énergie renouvelables. Devant tant d’incertitudes et une telle complexité, comment savoir si les zones marines protégées sont vraiment efficaces?

Pour comprendre le processus de création d’un refuge, reportons-nous à une étude simple d’un « écosystème » faite en 1936. L’expérience consistait en un tube à essai contenant deux organismes unicellulaires microscopiques: l’un était la proie, l’autre le prédateur. Dans cet écosystème simplifié à l’extrême, le prédateur a mangé sa proie, puis il est mort, car il ne pouvait pas survivre sans proie.

L’ajout dans le tube d’objets qui ont permis à la proie de se cacher et de se reproduire a changé la donne et a créé toute une série d’issues imprévisibles. Toutefois, il s’est dégagé une constante: la survie beaucoup plus probable de la proie et du prédateur.

Si l’on étend ce concept aux aires marines protégées, cette expérience augure bien pour le prédateur principal (l’humain) et sa proie (le poisson). Bien que la science ne puisse pas prédire si les aires protégées favoriseront l’augmentation de certaines ressources en particulier, les études suggèrent qu’elles s’annoncent prometteuses comme «pouponnières» pour le poisson et autres espèces marines et peuvent s’avérer un tampon pour pallier notre manque de compréhension.

Les deux nouvelles aires protégées sur la côte Pacifique canadienne préservent les magnifiques et fragiles récifs d’éponges siliceuses, près de l’archipel Haida Gwaii, et un important sanctuaire d’oiseaux sur les îles Scott. Des mesures ont été prises pour protéger ces récifs d’éponges siliceuses et les innombrables espèces qui y trouvent refuge. Toutefois, les mesures de protection actuelles pour l’aire qui entoure les îles Scott sont trop vagues pour réduire la menace faite à des millions d’oiseaux marins qui dépendent de cette zone d’approvisionnement pour se nourrir et se reproduire.

Il faut reconnaître au gouvernement fédéral le mérite de commencer à instaurer un réseau d’aires marines protégées. Elles jouent un rôle essentiel au maintien de la santé des écosystèmes marins, mais elles doivent être renforcées par des mesures de protection significatives. Les aires protégées ne représentent qu’un volet de la préservation des écosystèmes côtiers. Une gestion responsable exige aussi une organisation efficace des pêcheries, de fortes amendes aux pollueurs et une réduction des émissions de carbone à l’échelle planétaire.

Face à la pollution, aux changements climatiques et à l’augmentation du trafic maritime et du développement le long des côtes canadiennes, il est plus important que jamais de réduire les risques que courent les écosystèmes qui nous fournissent le poisson que nous mangeons, l’air que nous respirons et la beauté de la nature que nous chérissons. Les aires marines protégées ne suffiront pas à elles seules, mais, renforcées par des lois et des mesures plus fortes, elles représentent un morceau important du grand casse-tête multidimensionnel de la nature.

Cet article fut initialement publié par la Fondation David Suzuki.

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