Les champions sumos

Pour la jeunesse mongole, la vie nomade sur un territoire aride permet de développer des aptitudes pour le sumo, un sport dans lequel elle triomphe.

Texte — Colin Pantall
Photos — Catherine Hyland

La Mongolie est un pays de trois millions d’habitants encerclé par trois superpuissances, la Russie, la Chine et le Japon, qui prônent tous l’hypernationalisme. Dans ce contexte, comment les Mongols parviennent-ils à conserver leur identité? C’est la question qui a motivé Catherine Hyland à réaliser le projet Rise of the Mongolians sur les jeunes Mongols qui pratiquent le sumo, un sport dans lequel ils se sont particulièrement démarqués au fil des ans.

De 2003 à 2014, la Mongolie a dominé ce sport. En effet, pendant cette période, plusieurs sumos mongols ont obtenu le titre de champion (ou yokozuna, en japonais). Grâce à ce succès, la pratique de la lutte japonaise est devenue un moyen pour accéder à la célébrité, à la fortune et à la gloire.

Les victoires qu’obtiennent les Mongols dans ce sport sont, sans aucun doute, liées à leurs conditions de vie et à l’histoire du pays. Lors d’un entretien avec Davaagiin Batbayar, un champion de sumo rentré en Mongolie pour faire carrière dans les affaires et la politique, Hyland a appris que la lutte était ancrée dans l’identité nationale de ce peuple, et ce, depuis l’époque de Genghis Khan. Batbayar — qui porte le nom de sumo Kyokushūzan Noboru — est persuadé que le mode de vie traditionnel nomade des Mongols a contribué au succès des lutteurs de ce pays.

«Au Japon, les enfants peuvent ouvrir le frigo et prendre ce qui leur fait envie, dit-il. La réalité est bien différente en Mongolie. Les enfants doivent aller chercher de la glace à la rivière, la faire fondre, fendre du bois pour le feu, couper du charbon, préparer les repas et aller rassembler les troupeaux de yaks à cheval. Ils ont donc l’habitude du travail physique. De plus, les jeunes mongols pratiquent la lutte nus, et dans des conditions climatiques changeantes, ce qui leur donne un autre avantage sur leurs rivaux japonais.»

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On trouve en Mongolie des camps d’entrainement qui permettent aux jeunes d’apprendre les rudiments de ce sport. Hyland a photographié des apprentis lutteurs lors d’une séance au centre sportif Kyokushu Beya, situé en milieu rural dans le parc national de Terelj.

Les Mongols sont intimement liés à leur environnement. Celui-ci façonne autant leur identité que leur vie au quotidien. Des collines escarpées surplombent une vallée sans relief à la végétation desséchée où serpentent une route et un cours d’eau. Toutefois, sous l’effet du changement climatique, la désertification s’intensifie, les pâturages se raréfient et les hivers sont de plus en plus rudes.

Les enfants des familles nomades photographiés par Hyland sont à la fois corpulents et musclés. «Ils ont une enfance très active qui leur permet d’accroitre leur masse musculaire et de limiter le développement des tissus adipeux. Ils apprennent aussi à maintenir un bon équilibre en montant à cheval, explique Batbayar. On observe de plus une différence entre le régime alimentaire des sumos mongols et celui des Japonais. Les premiers, qui mangent surtout de la viande et de la soupe, ont une plus grande masse musculaire, tandis que les seconds, qui se nourrissent essentiellement de nouilles udon et de riz blanc, ont une masse corporelle importante. Grâce à leur force musculaire, les sumos mongols sont rapides, ce qui leur permet de mieux maitriser certaines prises.»

Tous les garçons photographiés par Hyland habitent aujourd’hui à Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie. Ils sont nombreux à être issus de familles ayant récemment migré vers la grande ville pour échapper aux hivers trop froids qui déciment leurs troupeaux de bétail.

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Cet exode rural a transformé la ville en une courtepointe d’immeubles à logements datant de l’ère soviétique et de terrains vagues où les migrants ruraux ont installé leur ger (ou yourte).

Avec cet afflux, la ville connait des changements économiques et environnementaux considérables (Oulan-Bator enregistre certaines des pires pointes de pollution atmosphérique au monde). Néanmoins, c’est parmi ces nouveaux habitants venus de régions arides que des combattants pour l’industrie japonaise de lutte sumo sont découverts.

«On a reçu la visite d’un reporter japonais, explique Batbayar. Il était stupéfait. Il trouvait très étrange qu’une ville comme Oulan-Bator, qui abrite seulement un peu plus d’un million de personnes, ait donné autant de grands lutteurs de sumo et que ces derniers viennent pratiquement tous du même quartier. Il m’a fait réaliser à quel point il est remarquable que ces quelques enfants de la campagne qui manifestaient simplement un intérêt pour le sport soient devenus des champions de sumo reconnus.»

D’après Batbayar, si la première étape pour devenir un sumo consiste à «ramper dans l’enclos des moutons, à transporter de la glace, à couper du bois et à monter à cheval», le camp d’entrainement est la deuxième. Ceux qui réussissent ces étapes connaitront les rigueurs de la vie au Japon: les entrainements constants, les échanges limités avec la famille restée au pays et l’apprentissage difficile (mais nécessaire) de la langue locale. Les lutteurs doivent cependant faire d’abord leurs preuves en Mongolie avant de pouvoir poursuivre leur apprentissage au pays du soleil levant.

«Aujourd’hui, au Japon, les écoles de sumo peuvent accueillir dans leurs rangs un seul lutteur étranger. Ce règlement est appliqué dans les quelque 50 académies de sumo du pays, explique Batbayar. Pour cette raison, de nombreux enfants ayant le tempérament et le talent nécessaires pour devenir de très bons lutteurs ne sont pas admis. Il y a aussi des restrictions liées à l’âge. Je crois que si ces écoles mettaient de côté ces mesures et sélectionnaient les meilleurs élèves des 21 districts de la Mongolie, ceux qui travaillent le plus fort, les 20 meilleurs lutteurs à l’échelle mondiale seraient des Mongols.»

Catherine Hyland est une artiste basée à Londres. Elle est titulaire d’un baccalauréat en beaux-arts (avec mention) du Chelsea College of Art and Design et a obtenu un diplôme de master au Royal College of Art. Elle s’intéresse aux individus et aux liens qu’ils entretiennent avec leur territoire. Si elle photographie surtout des paysages, son travail s’appuie également sur les notions de mémoire, d’espace, de communauté et d’identité nationale.

L’histoire derrière la couverture

Catherine Hyland signe la photo de couverture du numéro 05 de BESIDE: Quel avenir sommes-nous en train de bâtir?, montrant une mine de lithium dans le désert d'Atacama.

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