Le champignon de la dernière chance

Aux prises avec une dépression majeure, Sam a tout essayé: thérapie, bonnes habitudes de vie, médication... et champignons magiques. Pour lui, c’est la psilocybine — leur composante hallucinogène — qui a fini par fonctionner. Le hic: elle est illégale au Canada, sauf dans une poignée de cas.

Texte—Léa Beauchesne
Illustrations—Estée Preda

Octobre 2018. Dans une cinquième tentative cette semaine-là, Sam* s’installe pour méditer. Comme chaque fois, le jeune homme a précédé ce moment d’une bonne séance d’entrainement. Il a bien mangé, bien dormi aussi. Mais, comme chaque fois, son cerveau part en vrille.

«Je me disais que j’étais juste une énorme déception, raconte-t-il. Que ce serait bien correct si je crevais. Que si je me faisais frapper, ce serait tant mieux.»

Cet état d’esprit brisé, c’est celui de Sam sur le Bupropion — le deuxième médicament que sa médecin de famille lui a prescrit pour tenter de le ramener à un semblant de vie normale. «Quand tu commences à prendre des antidépresseurs, en général, c’est que tu étais en thérapie, que ça ne fonctionnait pas et que tu as fini par te tourner vers ton médecin. Tu lui as expliqué que tu n’étais plus capable de te lever, que les choses qui, normalement, ne sont pas compliquées, ben pour toi, c’était impossible de les faire.»

Assis à mes côtés sur son balcon de Limoilou, Sam me raconte son histoire en toute authenticité. Il m’explique avoir tenté de vaincre la maladie par lui-même avant d’essayer la médication. Après plusieurs mois de thérapie et d’habitudes de vie exemplaires, il savait qu’il devait passer à une autre étape s’il voulait se sortir de la dépression.

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«Ça ne me tentait pas du tout. J’étais très réticent. Finalement je me suis résigné.»

C’est là qu’a commencé son parcours médical, ponctué de bas et de très bas. Premier arrêt: Citalopram. «Ça m’a juste vraiment rendu gris. Je n’étais plus dans un gros tourment quotidien, mais je n’étais jamais heureux. En plus de ça, ma sexualité était à zéro.» Après quelques mois, il est retourné, bredouille, rendre visite à sa médecin. Celle-ci s’est voulue encourageante, l’a convaincu qu’il et elle finiraient par trouver le bon médicament. Deuxième arrêt: le Bupropion. Vous l’aurez compris, ça n’a pas du tout fonctionné pour Sam, alors que ses idées noires ne faisaient qu’empirer et qu’il démontrait même de l’agressivité, lui qui avait toujours été d’une nature douce.

La ligne d’arrivée lui paraissait bien loin, mais il ne fallait pas renoncer, semblait-il. Le troisième arrêt s’est avéré un retour à la case départ — une nouvelle marche à saveur cadavérique sous le thème du Venlafaxine. C’est alors que la médecin de famille de Sam lui a proposé de faire une demande d’exemption pour un antidépresseur prometteur, mais non couvert par le régime public, auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec. Une requête qui lui sera refusée. «Quand j’ai reçu la lettre, j’étais tellement déçu du système. Je me disais: j’essaie vraiment de me prendre en main, je pense pouvoir contribuer à la société, puis ça ne donne rien. En fin de compte, tant mieux!» Tant mieux pour lui, oui. C’est à ce moment que le vingtenaire s’est donné pour mission de trouver une solution hors du système.

Des ami·e·s lui ont parlé de leur consommation de microdoses de champignons magiques. Petit à petit, à force de recherches et de lectures, il s’est laissé convaincre de leurs bienfaits potentiels. «Honnêtement, après tout ce que j’avais pris, c’était quoi le risque?»

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Dépression, exploration, champignons
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Depuis cinq ans, la littérature sur l’utilisation des champignons magiques en santé mentale abonde. On parle d’une véritable révolution dans le traitement de la dépression et d’autres maux tels que le choc posttraumatique, l’anorexie et l’alcoolisme. Allant du simple regain de créativité à la guérison d’un grave trouble d’anxiété, le précieux végétal offrirait 1 001 bienfaits. Le seul hic: il est illégal d’en posséder et d’en consommer au Canada.

C’est de la psilocybine, sa composante hallucinogène, que ce champignon tire ses propriétés. Malgré la panoplie d’articles sur le sujet dans les médias, très peu de recherches scientifiques s’y penchent sérieusement. Bien connu comme substance récréative, le mush séduit pourtant des milliers de consommateur·rice·s qui, comme Sam, s’en servent dans l’espoir de guérir leurs démons invisibles.

Deux grands courants se déploient en parallèle quand vient le temps de consommer du mush pour des raisons de santé: le microdosage et la psychothérapie assistée par psilocybine. Ceux et celles qui choisissent la microdose se tourneront vers la littérature disponible en ligne — et tomberont immanquablement sur le protocole élaboré par le «père du microdosage», le psychologue James Fadiman. À raison de deux ou trois fois par semaine pendant quelque temps, on consomme une dose de champignons se situant entre 5 et 10% d’une dose récréative.

«La microdose idéale, c’est la dose que tu ne sais pas que tu as prise. “Est-ce que c’est une très bonne journée ou est-ce que je suis sur la drogue?”», expose le chercheur Rotem Petranker. Ce dernier a cofondé le Psychedelic Studies Research Program, à l’Université de Toronto, ainsi que le Canadian Centre for Psychedelic Science dans le but bien précis de participer à la création de connaissances sur le sujet. «Les psychédéliques sont cools et prometteurs, mais on a besoin de recherches faites comme il faut.»

En 2017, faute de budget, ses collègues et lui se sont tourné·e·s vers la plateforme Reddit afin de recruter des internautes adeptes de microdosage. La réaction a été immédiate: 1 000 participant·e·s ont répondu à une série de questions sur leur thérapie maison.

«On a pu établir clairement trois grands avantages de cette utilisation des champignons magiques: amélioration de l’humeur, plus grande créativité et augmentation de la productivité.»

– Rotem Petranker
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Des avantages substantiels, en comparaison avec les inconvénients. «Le plus grand aspect négatif rapporté est l’illégalité. Sinon, on parle d’effets secondaires occasionnels comme des frissons, de la difficulté à dormir.»

Un an plus tard, le chercheur et son équipe ont renouvelé l’expérience, mais à plus grande échelle. En partenariat avec l’organisation indépendante Global Drug Survey, ils ont récolté les réponses de quelque 8 000 personnes disséminées aux quatre coins du globe, avec les mêmes conclusions.

Si Sam avait participé à l’étude, ses réponses auraient été en parfaite adéquation avec les leurs. «La première fois que j’en ai fait, j’étais en train d’étudier. Étrangement, j’ai été particulièrement concentré», raconte le jeune homme, qui accomplissait alors un MBA. «Sur le coup, je n’ai pas eu de révélation, juste des genres de petits frissons, un certain éveil.» Il a ensuite pris quelques doses, à plusieurs jours d’intervalle et dans un contexte contrôlé, chez lui. Il s’est surpris à avoir envie de voir ses ami·e·s, de connecter. Il s’est surpris à se sentir bien. Un flux d’émotions qui n’avait pas fait son chemin dans son cerveau depuis plus de deux ans.

«Je me souviens d’un moment précis de déclic. J’étais dans l’autobus, puis j’ai vu un gars qui avait juste l’air tellement déprimé. J’avais le gout de lui dire que ça allait bien aller. Normalement, je me serais juste dit: “Je le comprends, la vie, c’est de la marde.” Là, j’avais vraiment envie de connecter avec lui.»

– Sam
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Ce genre d’élan a été rapporté par un grand nombre de participant·e·s aux études de Rotem Petranker. La prochaine étape pour l’équipe: un essai clinique sur le microdosage, approuvé par Santé Canada. Pour le chercheur, il est primordial de rassembler au moins 100 participant·e·s, ce qui confèrerait un important poids statistique, et donc une crédibilité accrue, aux résultats positifs ou non. Car c’est ce que le fervent défenseur de la recherche ouverte dénonce: trop souvent, on diffuse seulement les résultats qu’on a envie de dévoiler. 

«Chaque semaine, on a deux nouveaux articles scientifiques avec un titre du genre: “Devrait-on inclure les psychédéliques dans les traitements en santé mentale?” On n’a pas besoin de ce genre de texte qui ne fait que relater de vieilles informations. On a besoin de consolider nos connaissances et d’augmenter le poids de nos résultats.»

En effet, les études approfondies sur le sujet manquent encore pour que le gouvernement canadien donne son aval à la décriminalisation, voire à la vente de la psilocybine. Du côté de Santé Canada, la page internet cite une liste de différents effets secondaires négatifs à la consommation de la substance: l’anxiété, la paranoïa, ou encore l’augmentation de la fréquence cardiaque.

Illégalité, thérapie assistée et constitutionnalité
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À Vancouver, plusieurs boutiques ayant pignon sur rue affichent sans gêne leurs produits à base de shrooms. À Montréal, un mycologue d’expérience nous explique avoir contribué à l’élaboration d’un mégalaboratoire de production clandestin. Le projet va d’ailleurs très bien, nous confie-t-il. L’engouement pour les champignons hallucinogènes est manifeste. Et les forces de l’ordre? Elles ferment les yeux, selon les activistes du milieu.

Pour consommer de la psilocybine sans crainte de représailles judiciaires, deux avenues s’offrent aux Canadien·ne·s: faire partie d’un essai clinique ou obtenir une exemption sous le paragraphe 56(1) de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS). «Au pays, les lois entourant les drogues existent dans le seul but de protéger la population. Mais en ce moment, c’est tout le contraire qui se produit.» Spencer Hawkswell est directeur général chez TheraPsil, une organisation britannocolombienne qui milite en faveur d’un accès thérapeutique à la psilocybine. Pour ce jeune humaniste, le cadre légal canadien n’a aucun sens.

«Je ne vois aucune différence entre l’alcool, le weed, la MDMA et la psilocybine. C’est toujours possible de mal les utiliser, d’en abuser. Mais cela arrive, que ce soit légal ou pas. C’est certainement plus sécuritaire si on légalise et encadre leur consommation.»

– Spencer Hawkswell
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Autre signe d’un attrait pour les champignons magiques: le groupe a reçu des milliers de demandes de Canadien·ne·s qui souhaitent les utiliser en toute légalité, en présence d’un·e psychothérapeute formé·e pour les accompagner dans un voyage psychédélique qui les aidera à surmonter leurs maux. Car c’est littéralement ce que proposent les spécialistes de ce domaine en émergence.

Pour remplir cette mission, Dave Phillips s’est joint à l’équipe de TheraPsil en 2019. Doublement diplômé en psychologie, le formateur pratique depuis les années 80 auprès d’une clientèle ayant vécu un traumatisme. «J’étais très sceptique quand j’ai entendu parler des bienfaits des psychotropes. Toutes les connaissances que j’avais, c’était celles que j’avais reçues depuis mon enfance: “C’est mauvais pour toi, n’y touche pas.”» Lorsqu’il est tombé sur une étude sérieuse de la célèbre Université John Hopkins, son regard a changé. «Plus je lisais sur le sujet, plus j’étais stupéfait. En plus, tou·te·s les psychologues qui travaillent en trauma vous le diront: on obtient très peu de résultats avec les méthodes développées jusqu’à présent.»

Officiellement, il a guidé trois patient·e·s dans une démarche de psychothérapie assistée par la psilocybine. Mais avant qu’il se joigne à TheraPsil, des centaines d’autres personnes en détresse ont bénéficié de son accompagnement de manière underground. Le taux de réussite se situe, selon lui, autour de 80%. Le psychologue enseigne maintenant à des professionnel·le·s en santé mentale qui souhaitent suivre ses traces; une première cohorte formée par l’organisation a d’ailleurs été diplômée en juin dernier. Et des dizaines d’expert·e·s leur emboitent le pas, d’un bout à l’autre du pays. Ils et elles apprennent à accompagner leurs patient·e·s jusqu’au moment où ces dernier·ère·s consommeront leur dose de psilocybine. La confiance doit régner, puisque la personne vivra ensuite une véritable expérience psychédélique.

Du côté des patient·e·s, seulement 48 exemptions pour compassion ont été accordées par Santé Canada — 48 personnes en fin de vie, atteintes d’un cancer ou de la maladie de Lou Gehrig, à qui le gouvernement a donné la permission de posséder et de consommer de la psilocybine.

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Le processus prend du temps: les patient·e·s meurent parfois avant d’avoir obtenu la précieuse bénédiction. D’autres se la voient tout simplement refuser. Cet enjeu touche profondément Spencer Hawkswell. «En faisant cela, le gouvernement semble nous dire: “On a des personnes préférées. Celles-ci méritent de la compassion. Les autres, non.” Pourquoi?»

Chaque demande est analysée avec soin, affirme Santé Canada: au cas par cas, «en fonction de tous les renseignements pertinents, y compris les données sur les avantages potentiels et les risques ou méfaits possibles». C’est trop peu aux yeux des activistes, bien entendu. Il faut dire qu’ils et elles sont aux premières loges des effets positifs vécus par les personnes qui bénéficient de la psychothérapie assistée.

Des étoiles dans le regard, Dave Phillips parle de ses patient·e·s. «C’est émouvant, c’est gratifiant, ça force une grande humilité. J’ai une patiente atteinte d’un cancer dont la vie était misérable. Son anxiété face à la maladie l’avait éloignée de toute vie sociale. Après la psychothérapie assistée, elle a reconnecté avec ses enfants, son mari. Elle respire la joie de vivre, son énergie est incroyable. Et elle est mourante.»

Les premières demandes acceptées ont donné espoir à ceux et à celles qui militent en faveur de l’accès à la psilocybine en santé mentale. Des réjouissances de courte durée: alors que plusieurs exemptions pouvaient être approuvées d’un coup en 2020, la cadence a ralenti depuis le printemps 2021, selon Spencer Hawkswell, le directeur de TheraPsil. «On dirait qu’il y a un lobby contre nous.»

Jusqu’à présent, trois essais cliniques portant sur la psilocybine ont été approuvés au pays, mais aucune demande d’autorisation pour le médicament — ce qui veut dire que Santé Canada n’a pas encore évalué l’efficacité de la substance comme option thérapeutique. Les essais prennent du temps et, surtout, énormément d’argent. Les organisations comme TheraPsil n’ont pas les ressources financières nécessaires pour ce genre d’études. Ses membres se préparent maintenant à emprunter la voie des tribunaux pour faire reconnaitre le droit des Canadien·ne·s d’avoir accès à un traitement qui pourrait changer leur vie.

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Quand on sait qu’un·e Canadien·ne sur huit souffrira d’une dépression majeure au cours de sa vie; quand on sait que, parmi ces malades, près du tiers ne trouvera pas le répit avec les antidépresseurs; quand on côtoie quelqu’un dont le mal de vivre fait peine à voir: on comprend pourquoi certaines personnes souhaitent se tourner vers une solution illégale.

Perché sur son balcon de Limoilou, Sam regarde les passant·e·s défiler dans la rue. Un sourire en coin, il a l’air paisible.

«Je connais des gens pour qui les antidépresseurs fonctionnent; d’autres, comme moi, pour qui c’est très peu concluant. Je crois que ma psy et ma médecin ont vraiment tout fait pour m’aider. Je fais simplement partie des 30% [de personnes malades] pour qui ces médicaments-là ne fonctionnent pas.»

– Sam
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Heureusement, Sam, lui, a trouvé le sien.

*Nom fictif

 

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Ailleurs dans le monde

Tout comme le Canada, plusieurs pays explorent le potentiel médical de la psilocybine. Des compagnies canadiennes telles que Compass Pathways s’unissent notamment à d’autres groupes d’études, en Europe et aux États-Unis, pour mener des essais cliniques. 

En Oregon, sur le continent américain, les citoyen·ne·s ont voté en faveur de la thérapie assistée. De plus, la possession simple de presque toutes les drogues y est décriminalisée. Les autorités de l’État soulignent même que la psilocybine ne crée pas de dépendance.

Aux Pays-Bas, on considère les champignons magiques comme une drogue douce; on peut donc les consommer en toute quiétude et en toute légalité, comme la marijuana.

En Jamaïque, la possession et la vente sont tout à fait légales. On peut même s’y rendre pour une retraite spirituelle, où la consommation de funghis sera au cœur de l’expérience.

Au-delà des avancées modernes, il ne faut pas regarder bien loin derrière pour voir l’importance qu’ont pu avoir les substances hallucinogènes — telle la psilocybine — pour plusieurs peuples. Déjà, plusieurs siècles avant l’ère commune, les Aztèques utilisaient différents champignons lors de rituels. Autre exemple: sur les parois de cavernes australiennes préhistoriques, on trouve des représentations de champignons, accompagnées de dessins résolument psychédéliques. En matière de plantes hallucinogènes, l’Histoire nous rappelle assurément d’où nous venons — et nous aide bien souvent à savoir où nous allons.

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Léa Beauchesne préfère les fuites et les grands espaces aux murs et au bitume. Journaliste et créatrice, elle aime jouer avec les images et les mots pour créer des moments hors du temps où l’humain et la nature se rencontrent. Elle n’aime pas s’en faire, sauf pour son environnement. Vous la trouverez le plus souvent possible en montagne, au bout d’une corde d’escalade, sur son vélo ou ses skis, entourée de trop de chiens et d’un seul humain, de préférence.

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