Pourquoi voit-on aussi peu de grimpeurs originaires d’Asie du Sud ?

Shabana Ali se penche sur les obstacles que rencontrent les grimpeurs de couleur.

Texte—Shabana Ali
Photos—François Lebeau

En 2014, j’ai participé à une soirée végane organisée à l’intention d’une communauté de grimpeurs sur une énorme propriété clôturée située dans le désert poussiéreux de Hueco, au Texas. J’ai remarqué une fille au teint basané assise dans un fauteuil dans le salon. J’étais stupéfaite. Dans mon esprit, elle était, dans cet environnement, aussi visible qu’un cône orange fluorescent. J’essayais d’agir naturellement tandis qu’on nous présentait et qu’on engageait la conversation.

Après quelques minutes, elle a dit en riant: «On devrait vraiment faire du bloc ensemble. Ça ferait parler tout le monde!» J’ai tout de suite compris ce qu’elle insinuait. Je suis d’origine bangladaise et je vois rarement des grimpeurs qui me ressemblent.

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Pour être honnête, j’avais déjà éprouvé cette impression d’avoir un ovni sous les yeux en voyant un confrère ou une consœur. Au cours des deux dernières décennies, j’ai grimpé sur pas moins de 56 sites extérieurs différents, tant au Canada qu’aux États-Unis et ailleurs dans le monde, et dans environ 18 salles d’escalade intérieure. Au total, j’ai sans doute à mon actif plus de 3 000 séances de grimpe à l’intérieur et à l’extérieur. Pendant toute cette période, je me rappelle avoir vu exactement 12 autres grimpeurs qui étaient potentiellement originaires d’Asie du Sud (c’est-à-dire de l’Afghanistan, du Bangladesh, du Bhoutan, de l’Inde, des Maldives, du Népal, du Pakistan ou du Sri Lanka). Ce n’est que récemment que j’ai commencé à me demander pourquoi nous étions aussi peu nombreux à pratiquer ce sport.

Dans les pays d’Asie du Sud, les disparités sociales et économiques sont particulièrement marquées. L’éducation semble souvent être la seule façon d’accéder à une vie meilleure. Il n’est donc pas étonnant que la plupart des parents originaires de cette région valorisent par-dessus tout le succès académique et l’exercice d’un métier noble (lire: lucratif). C’était le cas dans ma famille. Quand j’ai annoncé à ma mère que je voulais être animatrice de films Disney plus tard, elle a dit: «Animatrice? Tu veux dire médecin? Parfait, pas de problème!»

Certains parents croient carrément que la participation à une activité extrascolaire, quelle qu’elle soit, nuit à la performance académique. Dans un article de Vice publié en 2019 et intitulé  The Hidden Stress of Growing Up a Child of Immigrants , Tomás R. Jiménez, professeur de sociologie à Stanford, écrit: «Cela est particulièrement vrai lorsqu’on pense à l’idée, typiquement occidentale, qu’il faut “trouver sa passion”. Cette idée pourrait être fondamentalement incompatible avec les attentes extrêmement élevées qu’entretiennent les parents immigrés par rapport à la voie que doit emprunter leur enfant et aux efforts qu’il doit faire pour réussir. »

En 2001, alors que je ne pratiquais l’escalade que depuis quelques années, les personnes d’origine sud-asiatique étaient 15% plus nombreuses à s’inscrire dans un programme de formation à temps plein ou à posséder un diplôme universitaire que la moyenne des Canadiens de ce groupe d’âge.

On comprend mieux la situation lorsqu’on se penche sur les systèmes dans lesquels les parents ont eux-mêmes été élevés. L’activité physique y est importante, certes, mais on n’en fait pas une priorité dès un jeune âge, du moins pas de manière structurée et systématique. Il y a bien des cours d’éducation physique dans les écoles bangladaises et indiennes, mais il s’agit plutôt de périodes de jeu libre lors desquelles on pratique divers sports.

Le Bangladesh — le huitième pays le plus peuplé au monde — n’a jamais remporté de médaille olympique. Aux Jeux d’été de 2016, le pays, qui compte 166 millions d’habitants, n’a envoyé que sept athlètes, dont un seul s’était qualifié. Les six autres avaient bénéficié de «places d’universalité» offertes aux pays n’ayant pas les moyens de former des athlètes de haut niveau.

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Je ne faisais pratiquement pas de plein air quand j’étais jeune (je ne suis jamais allée dans un camp de vacances, je n’ai jamais eu accès à un chalet et je n’ai jamais été inscrite dans les scouts). Presque tout ce que j’ai appris sur le camping, l’escalade et le plein air — à une époque où on n’avait pas de téléphone portable —, je l’ai appris à la dure. J’ai vécu des journées froides et des nuits encore plus froides avec pour seul équipement une veste de «duvet» fashion et un sac de couchage acheté au K-Mart. J’ai presque mis le feu à une table à pique-nique avec un réchaud de camping.

Je sais bien que les membres de la diaspora sud-asiatique ne sont pas les seuls à vivre ce genre d’épreuves et je ne cherche pas à minimiser les réalisations des autres ou les difficultés qu’ils rencontrent. Il est évident que des gens issus de différentes cultures peuvent se heurter aux mêmes difficultés, même si ce n’est pas toujours pour des raisons identiques.

On nous dit souvent que la pratique du plein air fait partie de l’identité nationale canadienne. Or, de nombreux immigrants qui cherchent activement à assimiler la culture du pays mettent pourtant cet élément de côté. Quand on voit tout ce que les nouveaux arrivants doivent apprendre, on comprend facilement pourquoi l’acquisition des aptitudes de plein air n’est pas dans leurs priorités. Mais je ne crois pas que ce soit la seule raison. Tout d’abord, d’un point de vue statistique, les familles immigrantes vivent, en grande majorité, en zone urbaine (88 %), ce qui, déjà, limite physiquement leur accès aux espaces naturels sauvages. Ensuite, les équipements pour l’escalade et le camping coûtent cher et leur utilisation exige des connaissances particulières. En outre, comparativement à de nombreux autres sports, l’escalade extérieure exige beaucoup de temps. Enfin, il peut être difficile de trouver dans la communauté des amis disposés à prendre part à l’expérience, et ce n’est pas tout le monde qui ose se lancer seul.

Les immigrants présentent aussi une plus grande aversion au risque. Peu familiers avec le contexte de leur nouveau pays, ils en apprennent prudemment les règles. Vu les risques inhérents et perçus de l’escalade, on comprend facilement que ce sport puisse être le cauchemar d’un parent sud-asiatique.

Né en Inde, Devansh Shrivastava vit aujourd’hui à Montréal. Il raconte: «Quand ma mère a vu des photos de moi en train de grimper, elle a paniqué. Elle a dit: “Tu vas mourir. Il faut que tu arrêtes de pratiquer ce sport.”»

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«Puis, poursuit-il, quand [mes parents] sont venus [en visite pour la première fois], je leur ai montré le gym, à quel point c’était sécuritaire. Ils ont dit: “OK, tu peux grimper en salle, mais pas dehors.”»

 

Préjugés, intolérance et sécurité

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Je me souviens d’un séjour d’escalade auquel j’ai participé sur l’ile grecque de Kalymnos. La première journée, j’étais un peu stressée à l’idée de me lancer sur une voie qui était à la limite de mes capacités de l’époque. Les parois de calcaire blanc de l’ile, polies par des générations de varappeurs, offraient très peu de prises. Pendant que j’attachais mes chaussons d’escalade, j’ai remarqué, tout près, un grimpeur vieillissant au corps musculeux en train de m’observer. Je me souviens de la colère que j’ai ressentie. J’avais l’impression qu’il me voyait comme une bête de foire. Inévitablement, après m’être élevée de quelques pieds sur la paroi, j’ai glissé et je suis tombée. Mon premier instinct a été de regarder dans sa direction. Il a fait un geste méprisant de la main et s’est éloigné en grommelant dans une langue que je n’ai pas reconnue. De toute évidence, je ne méritais pas plus longuement son attention.

Je sais que les grimpeurs s’examinent constamment les uns les autres pour obtenir des informations sur une voie, par curiosité quand ils remarquent un grimpeur qu’ils ne connaissent pas et, oui, malheureusement, pour se comparer. La plupart du temps, on sait pourquoi on nous regarde. Sabrina Chapman, une athlète commanditée originaire de l’ile Maurice qui fait la couverture de l’Ontario Rock Climbing Guidebook, a connu des frustrations semblables. Dans un article publié en 2019 et intitulé  Black Climber Sabrina Chapman on Why Women of Colour Should Take Up Space in The Outdoors , Danielle Williams écrit, au sujet de la grimpeuse:

Merryn Venugopal

«Comme de nombreuses personnes qui, comme elle, ne correspondent pas à l’image conventionnelle du grimpeur ou de la grimpeuse, Chapman doit souvent prouver sa compétence ou justifier sa présence. On lui demande subtilement ou ouvertement de le faire — non pas une seule fois, mais à maintes et maintes reprises.»

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Natasha Jategaonkar, une résidente de longue date de la Colombie-Britannique qui a été ma première partenaire d’escalade, a vécu le même genre d’expérience: «Il arrivait souvent qu’on s’adresse à moi comme à une débutante quand j’allais acheter de nouveaux souliers d’escalade, par exemple. Je grimpais pourtant déjà des voies d’un niveau assez avancé.» Sophia Danenberg, la première Américaine de couleur à gravir l’Everest, raconte: «C’est l’un ou l’autre: soit les gens sont enthousiastes mais me traitent comme une parfaite débutante, soit ils m’ignorent totalement parce qu’ils croient que je n’ai pas ce qu’il faut pour être une bonne partenaire ou qu’ils ne veulent pas grimper avec quelqu’un comme moi.»

Si ces microagressions peuvent, avec le temps, ronger ceux et celles qui en sont victimes, la sécurité physique est cependant une préoccupation plus immédiate. L’escalade nous emmène aux quatre coins du monde, y compris dans des endroits hostiles aux personnes de couleur. Dans la vidéo Brothers of Climbing: Represent and Reach, Pieter Cooper, grimpeur noir et membre fondateur de Brothers of Climbing (BOC), se confie: «Je suis assurément allé dans des lieux où j’avais l’impression de ne pas être le bienvenu. Quand on se déplace en voiture avec d’autres personnes noires ou non blanches, par exemple, c’est clair qu’on se place dans une situation potentiellement dangereuse.»

Merryn Venugopal

En 2006, alors que je séjournais au Miguel’s Campground, dans le Kentucky, un grimpeur local a fait un commentaire sur mon appartenance à une «ethnie», qui a suscité chez moi un profond malaise. Ces situations, en plus de générer de la peur et de la colère et d’être déshumanisantes, mobilisent beaucoup de ressources cognitives.

Elles forcent les personnes de couleur à se forger une sorte d’armure psychologique, gaspillant ainsi une énergie précieuse qu’elles auraient pu consacrer à la grimpe.

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Représentation, modèles de rôle et exposition
à l’escalade

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Récemment, alors que je parcourais les titres des podcasts The Curious Climber, je suis tombée sur un épisode dont le titre, «Prerna Dangi: Moving Mountains», était suivi d’une brève présentation: «Grimpeuse de Delhi.»

Hein? Il y a des Indiens qui font de l’escalade? Je savais que Hampi était un site de blocs reconnu (rendu célèbre par le grimpeur-vedette Chris Sharma dans une vidéo un peu kitsch intitulée Pilgrimage) et que quelques Coupes du monde d’escalade de blocs s’étaient récemment tenues sur le sous-continent (aucun des participants sud-asiatiques ne s’est classé parmi les six premiers, tant chez les hommes que chez les femmes), mais j’avais toujours supposé que ces initiatives étaient le fait de grimpeurs étrangers. Pourquoi ne découvrais-je que maintenant que l’Inde possède une culture locale de la grimpe?

Dans un article paru dans le magazine Climbing intitulé «Diversity in Climbing: A Difficult Conversation», les professionnels de l’industrie et du sport interrogés par Indigo Johnson citent principalement «le manque d’exposition à l’escalade et la rareté des modèles chez les grimpeurs élites» comme les raisons qui expliquent le manque de diversité dans ce sport. J’ajouterais que le plein air est traditionnellement réservé aux personnes blanches.

L’affluence accrue que connaissent les sites extérieurs et les salles d’escalade témoigne de l’engouement croissant pour l’escalade. Mais la représentation des groupes minoritaires n’augmente pas aussi rapidement que la popularité de ce sport. S’il n’est pas nécessaire de faire connaitre l’escalade à la population générale, les groupes marginalisés doivent y être davantage exposés. Un des moyens pour y  parvenir serait d’inclure ces groupes aux discussions en cours et de donner plus de visibilité à ceux qui y participent déjà.

Merryn Venugopal

Heureusement, certaines entreprises s’efforcent d’œuvrer en faveur du changement. En 2018, après avoir reconnu dans une lettre ouverte que «les athlètes blancs occupent les rôles principaux» dans les publicités et le marketing, David Labistour, l’ancien PDG de Mountain Equipment Co-op (MEC), s’est efforcé de diversifier les membres du  conseil d’administration de l’entreprise. Les efforts déployés ont donné lieu à une augmentation notable du nombre de mannequins de couleur représentés sur le site web ainsi que du nombre d’athlètes d’élite non blancs recevant une commandite. L’objectif était de mieux refléter la diversité des cinq millions de membres de MEC.

Les vidéos de grimpeuses professionnelles m’ont beaucoup inspirée. C’est sympa de voir des varappeuses d’expérience se donner à fond (même si ces histoires finissent par sembler répétitives et convenues). Mais que dois-je penser du fait qu’aucune grimpeuse d’élite ne me ressemble?

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Je me suis rendu compte assez vite que si Prerna Dangi et ses consœurs à la peau foncée n’étaient pas filmées aussi souvent que d’autres, c’est parce qu’elles ne grimpaient pas des voies hyper difficiles. Mais peut-être serait-il temps d’élargir nos perspectives et de se demander si les histoires et les visages des athlètes d’élite sont les seuls à avoir une réelle valeur. Je ne dis pas qu’il faut cesser de parler des athlètes commandités/professionnels: je crois simplement que les créateurs de contenus de grimpe qui ne le font pas déjà devraient commencer à s’interroger sur le genre histoire qui présente un intérêt pour l’ensemble de la communauté et à instaurer des changements significatifs en mettant en scène des athlètes issus de la diversité.

J’ai une grande reconnaissance pour tous les alliés blancs qui, au fil des ans, m’ont fait sentir que je n’étais pas invisible. Ils ont renoncé au privilège de ne pas avoir à se soucier de moi et ont plutôt choisi de reconnaitre les difficultés que d’autres peuvent rencontrer. Ce n’est pas rien lorsqu’on sait que ces gens viennent d’un monde qui, même s’il attache de l’importance à la communauté, accorde énormément de valeur au succès individuel. Ça m’a vraiment fait chaud au cœur de voir la photo de Matt Segal, un athlète blanc commandité par The North Face, en train de servir bénévolement des repas lors de l’édition 2018 de l’événement Color the Crag (un festival de grimpe spécialement organisé à l’intention des personnes de couleur qui a lieu à Horse Pens 40, en Alabama). Il existe des millions de façons de soutenir les personnes issues de groupes marginalisés. Même les gestes qui peuvent sembler banals comptent.

Mon cousin Bobbin, qui enseigne à l’université au Bangladesh, a vu une photo de moi debout sur un énorme pilier de pierre surplombant la forêt. Il m’a demandé s’il pouvait la montrer à ses étudiantes pour leur prouver qu’une Bangladaise peut très bien faire des trucs comme ça.

C’était chouette de penser que je pouvais contribuer à déconstruire des croyances et à influencer l’expérience future d’autres personnes simplement en pratiquant l’escalade. Ces jeunes femmes connaitraient désormais l’existence de ce sport et sauraient qu’elles peuvent elles-mêmes le pratiquer. Il se pourrait aussi qu’elles découvrent une passion qu’elles ne croyaient même pas avoir en elles, tout ça parce qu’elles ont vu quelqu’un qui leur ressemble le faire avant elles.

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Vous cherchez comment accéder à la culture du plein air ? Voici des ressources à l’intention des personnes autochtones, noires et de couleur (PANDC) qui peuvent aider.

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Melanin Basecamp

Melanin Basecamp est une plateforme qui permet aux personnes de couleur (y compris celles d’origine est-asiatique, si vous n’étiez pas sûr de correspondre à cette étiquette) de partager leurs expériences et leurs savoirs et d’aborder les questions qui les touchent de plus près.
melaninbasecamp.com

Brothers of Climbing (B.O.C.)

Né à Brooklyn, BOC organise des rencontres entre amateurs d’escalade intérieure et extérieure. On y accueille aussi les Canadiens et les Canadiennes, les personnes qui s’identifient comme femmes et les personnes qui ne sont pas noires. Des sections de BOC commencent à apparaitre dans d’autres régions des États-Unis.
boccrew.com

The Outdoor Journal

Ce site couvre des régions du monde dont on entend rarement parler et présente des histoires souvent oubliées sous la forme de vidéos, d’articles et de podcasts. Si vous aimeriez voir plus fréquemment des personnes au teint foncé dans les récits et les reportages de plein air, vous êtes au bon endroit.
outdoorjournal.com

Color the Crag

Color the Crag est un festival de grimpe de plusieurs jours organisé à Horse Pens 40, en Alabama, avec l’objectif de sensibiliser la population, de promouvoir le leadership et d’éliminer les obstacles auxquels se heurtent les personnes de couleur qui pratiquent l’escalade.
colorthecrag.com

Vasu Sojitra

Vasu Sojitra n’est pas un grimpeur, mais, en tant que skieur d’élite commandité par The North Face, il fait partie des personnes de couleur qui excellent dans le domaine des sports de plein air.
thenorthface.com/about-us/athletes/vasu-sojitra.html

Shabana Ali se passionne pour l’escalade de parois rocheuses. Depuis 1997, elle dénonce aussi de manière informelle le manque de diversité du milieu du plein air américain et canadien. Elle vit et travaille à Tiohtià:ke/Montréal.

 

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