La fuite comme rituel

Pour Tendisai Cromwell, autrice établie à Toronto, se promener dans la nature est un acte d’autoprotection et de résistance tranquille qui soigne les traumatismes raciaux.

Texte—Tendisai Cromwell
llustrations—Niti Marcelle Mueth

C’est le 13 juillet 2013, soit un an plus tard, que la blessure s’est rouverte.

Je venais d’apprendre que le tristement célèbre George Zimmerman avait été acquitté du meurtre dont il était accusé sur la personne de Trayvon Martin, un jeune Afro-Américain; à un an d’atteindre l’âge adulte, Trayvon n’était qu’un enfant.

J’aurais dû pleurer. Mais ce jour-là, près de Toronto, par une belle journée d’été, chaude, ensoleillée et presque sans nuages, tandis que je marchais dans un sentier menant à un ruisseau à l’ombre de grands arbres, je n’étais pas submergée par l’émotion. Avec prudence, je me suis frayé un chemin à travers le feuillage en me penchant pour éviter les branches.

Alors que je marchais sur des rochers pour arriver jusqu’à mon endroit préféré, un sentiment de bonheur m’a gagnée. J’aimais la sensation, peu familière, mais agréable, des feuilles effleurant mon visage. J’ai contemplé le silence. J’ai écouté la symphonie du chant des oiseaux, du bruissement des feuilles et du ruissèlement de l’eau.

Cette expérience en nature n’avait pour moi rien d’ordinaire. C’est un grand besoin de sortir de moi-même qui m’avait poussée à me rendre là.

Pendant ses derniers instants, Trayvon se promenait, lui aussi, retournant chez la conjointe de son père après être allé acheter des bonbons. George Zimmerman, un vigile du quartier, s’était méfié de l’adolescent et l’avait confronté avant de l’abattre. Je vois en Trayvon un étranger qui m’est familier. Dans sa mort, je vois celle de mon frère, je vois la mienne.

Je l’ignorais encore, mais cet appel de la nature allait devenir le début d’un rituel -un rituel pour échapper aux horreurs et aux images répétées de la violence contre les personnes noires.

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La violence comme toile de fond
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Cette envie de retraite en nature a probablement commencé durant mon enfance, à mes premiers contacts avec la «blanchitude» canadienne. En 1991, ma famille a quitté le Zimbabwe pour venir s’installer à Ajax, en Ontario, une banlieue à l’est de Toronto dont la population était alors presque entièrement blanche, et j’ai été accueillie avec des commentaires cruels et moqueurs sur les traits de mon visage, mon accent en anglais et mes cheveux, dont la texture rappellerait celle des excréments, m’a-t-on déjà dit. À un camp d’été, une fille qui s’était liée d’amitié avec moi a fait référence à plusieurs reprises aux personnes noires en utilisant le mot en N, comme si elle ne savait pas qu’il y avait d’autres façons de désigner ma communauté. C’était difficile pour une enfant d’être confrontée à tout cela; ça m’a poussée à me replier sur moi-même.

Ce genre de haine raciale chez l’enfant à la peau blanche peut conduire, à l’âge adulte, à la violence envers les personnes noires; une violence comme celle que quatre policiers ont fait subir à Rodney King à Los Angeles, l’année de mon arrivée au Canada. Son visage tuméfié était méconnaissable. Un an plus tard, en mai 1992, un policier de Toronto a abattu un jeune homme noir, Raymond Lawrence. Sa mort a déclenché une violente vague de protestations faisant écho aux émeutes ayant suivi l’acquittement, quelques jours plus tôt, de deux des policiers accusés du meurtre de Rodney King.

Les années qui ont suivi ont été marquées par un nombre croissant de meurtres. Et à 14 ans, alors que j’entrais dans l’adolescence et que ma conscience raciale commençait à se développer, j’ai ressenti de la tristesse pour la mort de quelqu’un qui, même si je ne le connaissais pas, me semblait pour la première fois proche de moi. J’ai pleuré la mort d’Amadou Diallo, un Guinéen immigré aux États-Unis, tiré 41 fois par des policiers à New York.

J’ai vécu toute ma vie dans un climat de violence policière. Et pas seulement policière: la violence contre les personnes noires, tant psychologique que physique, est omniprésente dans la vie des communautés noires en Amérique du Nord. C’est dans ce contexte que ma relation avec la nature a évolué.

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Je me rappelle avec tendresse les longs roucoulements des tourterelles tristes dans la tranquillité de la banlieue. Le souvenir des traversées des champs de maïs, avant qu’ils soient remplacés par des constructions résidentielles, me remplit d’un doux sentiment de bonheur. Bien des soirées, j’ai pédalé jusqu’au lac où j’ai regardé longuement le mouvement des vagues, comme hypnotisée. Et voir défiler les fleurs sauvages le long de l’autoroute vers Toronto me ramène encore à un sentiment indescriptible éprouvé pour la première fois dans l’enfance. Les images et les ambiances sonores d’alors continuent à vivre en moi. Ensemble, elles ont formé un refuge que j’allais explorer plus profondément à l’âge adulte.

Retour aux gorges
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En 2020, sept après l’acquittement de George Zimmerman, j’ai repris mon rituel thérapeutique de promenade en nature, en dormance depuis longtemps. Le coronavirus est arrivé au Canada, une première vague agressive d’infections a paralysé notre pays comme le reste du monde. Mais le meurtre de personnes noires n’a pas arrêté pour autant. La pandémie obligeant à faire des activités à l’extérieur, j’ai été presque forcée de retourner en forêt. Toutefois, ce sont les meurtres de George Floyd, peu de temps après celui d’Ahmaud Arbery et de Breonna Taylor, et la mort de Regis Korchinski-Paquet, lors d’une vérification policière à Toronto, qui m’ont incitée à trouver refuge dans la nature.

Durant cette période assombrie par la circulation de plus en plus d’images montrant la mort de personnes noires, un sentiment d’épuisement émotionnel tout particulier m’a envahie. Je me suis réfugiée dans un endroit plein de vie: les gorges et les zones boisées près de chez moi et dans les environs de Toronto.

Ces espaces urbains me donnaient vraiment l’impression d’être ailleurs, près de la nature, mais en pleine ville. La verte forêt grouillante de petits animaux et la canopée des arbres centenaires exerçaient un charme qui opérait à tout coup.

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Même les paysages dénudés de l’hiver ou du début du printemps me faisaient du bien et me mettaient dans un état d’esprit insaisissable, surgissant comme par magie seulement dans mes moments de contemplation. Et quand je repartais, le sentiment de lourdeur initial habituel m’avait quittée. Je me sentais apaisée; heureuse, même.

Après beaucoup trop de morts, et trop de mois passés à ressentir le besoin de pratiquer ce rituel, j’ai commencé à me rendre aux gorges de Toronto animée par ce sentiment de tristesse que connaissent bien les personnes noires, et à rentrer chez moi sans me sentir apaisée. J’errais dans les bois, presque sans but. Cette fois, les sentiments qui m’habitaient étaient plus vifs, plus difficiles à mettre de côté; je ne pouvais pas y échapper.

Le 20 avril, mon mari, mes deux enfants et moi avons écouté les conclusions du procès de Derek Chauvin, l’ancien policier accusé du meurtre de George Floyd. Après la lecture d’un rare verdict de culpabilité, le regard vide et impassible de Derek Chauvin a parcouru la pièce. Mes jeunes enfants n’ont pas saisi la signification de ce moment. Pour leur bien, je voulais désespérément croire que les choses allaient changer. Et même si, à ce moment-là, je n’ai pas ressenti le besoin de trouver refuge dans la nature, j’ai célébré le verdict sans joie.

Une partie d’un tout
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À bien des égards, on croirait revivre l’année dernière. L’Ontario, toujours éprouvé par la pandémie, est plongé dans un autre confinement; les premiers anniversaires de décès sont arrivés, dont celui de George Floyd, et déjà, d’autres personnes ont perdu la vie aux mains des membres du corps policier. On dirait même que ma propre enfance se répète à travers la vie de mes filles. Ma plus vieille a maintenant l’âge que j’avais à mon arrivée au Canada. Elle grandit elle aussi dans un climat marqué par la violence et la brutalité policière contre les personnes noires. Elle connaitra peut-être les noms des nombreuses victimes noires qui sont maintenant gravés dans notre mémoire collective.

À l’approche de l’été, une saison qui s’accompagne habituellement d’une augmentation des meurtres, je peux déjà sentir le besoin familier de me réfugier en nature, un sentiment associé normalement à la tristesse et à la culpabilité. La possibilité d’échapper à ses émotions plutôt que de recourir à la violence est un grand privilège. Et la plupart du temps, je ressens un énorme sentiment de responsabilité envers ma communauté, car d’autres personnes plus courageuses que moi sont aux premières lignes de la lutte contre l’injustice raciale. Parfois, les jours où j’ai plus d’empathie envers moi-même, je réfléchis à l’importance de me protéger.

Dans ces moments-là, je pense à ces mots de l’activiste Angela Davis: «Si l’on souhaite changer les choses, il faut aussi apprendre à prendre soin de soi-même.»

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En fait, mon rituel de fuite est une façon de prendre soin de moi-même. C’est un acte d’autoprotection et de résistance tranquille qui soigne les traumatismes raciaux. Désormais, lorsque je ressens l’appel de la forêt, je regarde au-delà de la canopée et j’entrevois ce qui m’attend: une possibilité de guérison. Et pas seulement la mienne. Comme personne noire, je peux tenter de soigner mon corps, mais dans le grand corps de la communauté noire, je ne suis qu’une membre parmi d’autres, tout comme George Floyd et comme chacun·e de nous; dans la vie et la mort, nous sommes les parties d’un tout.

Parfois, quand je regarde mes filles ― dans un rare moment de tranquillité ―, je réfléchis aux parcours variés qu’une jeune fille noire peut suivre dans sa vie. Dans le monde tel que nous le connaissons, je combats le désespoir en privilégiant plutôt la joie, la résilience, la solidarité et la guérison. Mon esprit s’égare souvent dans la foi, puis dans la nature. Et je pense à toutes les expériences sublimes que vivront mes filles dans les gorges de la région et partout ailleurs. Quant à moi, je réfléchis à des façons de m’engager à combattre le racisme contre les personnes noires dans toutes les formes qu’il prend déjà dans leur jeune vie. Tout cela dans l’espoir qu’elles hériteront, entre autres choses, de mon amour de la nature sans qu’il soit attaché à un besoin d’évasion.

Tendisai Cromwell est une autrice et poète qui explore la foi, la nature, et les subtilités liées à l’identité et au sentiment d’appartenance. Elle travaille actuellement à l’écriture de son premier roman. Elle réside à Tkaronto/Toronto.

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