Le souffle de l’autre

En pandémie, le souffle est à la fois malédiction et bénédiction, note Anupa Mistry.

Texte—Anupa Mistry
Illustrations—Florence Rivest

Tous les jours se ressemblent. Je me lève et allume la bouilloire. Je nourris ma chatte, qui miaule sans arrêt jusqu’à ce que je place le bol de croquettes sous son nez. Pendant que je me brosse les dents, j’observe la maison de soins de longue durée en face de chez moi. De temps à autre, j’aperçois une silhouette qui m’observe, bien que ce soit à présent plus rare. Les médias y ont rapporté une éclosion: 73 cas. Je m’assois avec une tasse d’eau chaude et me prépare à méditer. À l’occasion, j’allume un bâton d’encens — ces jours-ci, j’utilise ceux que m’a offerts Neha. La fumée dégage une odeur de terre, chaude et lointaine, comme celle d’une forêt brumeuse. Puis, je m’installe confortablement pour écrire dans mon journal. Trois pages chaque matin. C’est le seul conseil de Libérez votre créativité de Julia Cameron que j’ai adopté, mais l’essentiel est probablement là.

Après quoi, je vais me promener autour du lac ou dans le parc. J’attends de me retrouver au point le plus éloigné de la rue — il ne se trouve jamais bien loin en plein cœur de la ville — pour respirer à pleins poumons. Par temps très froid, je sens ma poitrine se serrer à l’inspiration, et parfois mes bronches émettent un sifflement lorsque j’expire. Il y a cinq ans, j’ai commencé à faire de l’asthme et j’apprivoise encore cette nouvelle version de mon corps. Je devrais bien sûr cesser de fumer de l’herbe, mais je veux d’abord quitter la ville.

Pour l’instant, je ralentis ma respiration. Mes narines réchauffent l’air qui y entre et je compte jusqu’à quatre. Mon esprit prend conscience de son agitation, puis se détend. Au prix d’un effort, je tente de m’abandonner au souffle précaire, tant malédiction que bénédiction.

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Depuis un moment, je rêve de retrouver la pénombre de la salle de yoga pour y respirer profondément, aux côtés de quelque 40 autres personnes. Le cours de Bibi me manque particulièrement. Mais quand j’y pense trop, les images de projection de gouttelettes me reviennent à l’esprit et j’en ai la nausée. On dirait que je crains davantage d’y être exposée que la mort elle-même.

C’est la sensation que procure le fait de respirer à plusieurs qui me manque: la synchronisation tacite, la solitude partagée, l’odeur des corps, les soupirs, la connexion inconsciente. Je me suis rappelé cet état en regardant «Lovers Rock» de la série Small Axe, réalisée par Steve McQueen. À mi-chemin de l’épisode, l’atmosphère bascule lorsque les convives d’une fête se mettent à entonner en chœur les paroles de Silly Games par Janet Kay. Alors que se termine le disque, les voix continuent à résonner dans l’air chargé d’émotion. Les larmes aux yeux, j’ai visionné cette scène avec nostalgie: nostalgie des gens, de cette proximité autrement plus intime, que j’ai connue bien avant de m’adonner au yoga.

Dans l’obscurité d’un club, d’un sous-sol ou d’une nuit étoilée, j’ai déjà aussi joint ma voix à d’autres sur une piste de danse entière, les poings et les yeux fermés. Dans ces moments souvent évanescents, chaque personne autour révèle une dimension nouvelle.

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En tant que spectatrice, ce n’est certes pas la même chose: le réalisateur, les caméras, mon abonnement Amazon Prime et le téléviseur conspirent à me rappeler l’univers de consommation dans lequel je suis ancrée. Malgré tout, par l’entremise des images et des sons, je me suis sentie entrainée par-delà les paroles. Entre les pas de danse et les inspirations. Les poils de mes bras se sont dressés en quête d’un contact physique: la paume moite d’un ou d’une ami·e, la chaleur visqueuse des corps étrangers, les vibrations contre mon visage et autour de ma tête, qui s’échappent par petites bouffées de la bouche des fêtard·e·s. Je me suis rappelé que le silence était un espace mystique, où la vie est appréhendée par les sens avant la raison.

Récemment, Aditi m’a fait connaitre Ashon T. Crawley, qui traite du cosmique dans ses écrits sur la respiration de groupe et les formes de production sonore collectives et spontanées — comme le chant et le cri — dans la tradition du pentecôtisme noir. Il décrit cette «respiration pentecôtiste» comme une remise en question des savoirs traditionnels. À présent, quand j’observe des oiseaux virevolter dans les airs ou tressaillir sous l’effort en prenant leur envol, je pense à Dieu. Leurs formations aériennes reposent sur un effort collectif. Dans The Lonely Letters, Crawley soutient que «le spirituel n’est pas l’apanage du domaine religieux. Ce ne sont d’ailleurs pas toutes les traditions qui supposent une telle chose, d’autant plus que la religion s’est constituée comme une manière moderne d’envisager — ou d’entraver — les relations.»

Il est également admirable que McQueen ait choisi Silly Games, une pièce enregistrée par une toute jeune Janet Kay, à l’époque rongée par la timidité. Plus de 40 ans plus tard, ce morceau est bien plus qu’un simple plaisir nostalgique; chaque écoute nous rappelle la force qui se cache derrière la construction de la personnalité de chacun·e.

J’avoue avoir pris plaisir à la solitude forcée de la dernière année. À l’occasion, j’ai partagé ce silence sur Zoom, avec un cercle littéraire ou en méditant avec des ami·e·s après une séance de yoga.

Cependant, respirer en groupe — ou à deux — m’a profondément manqué au cours de cette année, où le souffle est devenu vecteur de danger. En avril 2020, je retenais ma respiration en arpentant les trottoirs de la ville; encore aujourd’hui, il m’arrive de le faire derrière mon masque.

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Enfant, j’avais l’étrange habitude de retenir mon souffle chaque fois que l’on passait en voiture devant un cimetière. Je n’avais pas (et je n’ai toujours pas) beaucoup d’expérience avec la mort et, comme la crémation est de mise dans ma famille, mon seul contact avec les cimetières se limitait à l’Halloween et aux films d’horreur. Terrifiée par ces corps emprisonnés sous terre, je craignais peut-être, en respirant le même air qu’eux, d’être contaminée par leur détresse réprimée. Je sais maintenant que je percevais une présence immatérielle, alors que la plupart n’y voient que la mort. J’essaie de retrouver cette intuition de l’enfance.

À l’occasion d’un épisode angoissant, lors duquel je croyais avoir attrapé la COVID, ma mère m’a recommandé de prendre des suppléments ayurvédiques et d’effectuer davantage d’exercices de respiration profonde. Ses conseils m’ont fait rire: non seulement parce qu’elle est devenue une adepte finie du mystique Sadhguru durant la dernière année, mais aussi à cause du caractère anachronique de sa mention de la médecine traditionnelle. Ces derniers temps, je perçois des choses dans le silence de ma respiration. J’entends la distance qui me sépare des personnes que j’aime; j’entends la solitude; j’entends l’enfant que j’étais et l’écho des abimes qui creusent l’histoire de ma famille. J’entends aussi des cris, des appels et une clameur lointaine; le remous engendré par l’éventuel renouveau de la vie.

L’an dernier, Rawiya Kameir écrivait que, «pour un·e médecin, dire à un·e patient·e de respirer est l’équivalent, pour un·e politicien·ne, d’offrir ses pensées bienveillantes et ses prières». Je n’ai pas l’intention de vous dire quoi faire. Je ne suis ni médecin, ni mère, ni politicienne. Laissez-moi plutôt vous parler de mon premier tatouage, un jalon temporel autour de mon poignet gauche. C’est un vers de la chanson Respiration de Black Star et — pour ajouter au déplorable kitch de tout premier tatouage — il est en espagnol, une langue avec laquelle je n’entretiens aucun lien. «Escúchela, la ciudad respirando.» Écoutez la ville qui respire. Je ne peux pas renier complètement ce tatouage parce qu’il évoque la vie, le collectif et la prescience de l’enfance. Dans les silences de la dernière année, il me rappelle que chaque respiration est une galaxie qui nous englobe.

Anupa Mistry est une autrice et une productrice, qui vit à Toronto sur les terres cédées en vertu d’un traité de la Première Nation des Mississaugas de Credit. Son travail explore la production culturelle et les récits spatiaux des communautés BIPOC du Canada, au travers de textes qui réinterprètent l’histoire officielle et démantèlent les idées reçues.

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