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Les petits orteils

Avoir 30 ans, entre l’injonction de la maternité et l’urgence climatique.

Texte — Blanche Gionet-Lavigne
Illustrations — Estée Preda

J’ai toujours été entourée d’enfance. Mes parents, directeurs d’une compagnie de théâtre jeunesse, y ont consacré leur vie professionnelle et artistique. Ce sont des conteurs d’histoires — des histoires où se mêlent le réalisme et la magie.

Pour mes parents, les enfants sont les poètes du réel.

Le plus grand succès de leur compagnie, intitulé Les petits orteils, raconte une journée dans la vie de ma sœur, en attente d’un évènement qui viendra bouleverser son existence : mon arrivée. Je me rappelle avoir contemplé avec fascination l’affiche du spectacle, où une série d’orteils arboraient sourires et babounes.

J’ai toujours pensé que j’en aurais, des enfants. J’étais persuadée qu’à 30 ans, mes angoisses seraient moins lourdes à porter; que ma tête serait légère et tournée vers un avenir limpide. Un jour, de minuscules ombres marcheraient assurément aux côtés de la mienne. Je serais leur sentinelle, celle qui les sécuriserait et les guiderait sur cette route sinueuse.

Sauf qu’avec le temps, ces ombres ont commencé à m’effrayer. J’avais la gorge serrée par l’âge de procréer. Juste le fait d’ouvrir mon Instagram pouvait perturber mon humeur pour la journée — toutes ces photos de petits orteils me stressaient autant que le trafic à l’heure de pointe.

Parfois, je les imaginais avec une bouche, comme sur l’affiche du spectacle de mes parents. Ils me criaient que mon heure était bientôt venue; que pour être une femme épanouie, j’avais le devoir de devenir mère à mon tour.

J’ai toujours pensé que j’en aurais, des enfants. J’étais persuadée qu’à 30 ans, mes angoisses seraient moins lourdes à porter; que ma tête serait légère et tournée vers un avenir limpide.

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Je suis de nature anxieuse, et écrire me calme. Je trouve mes inquiétudes beaucoup plus amusantes sur papier. Un exercice que je recommande d’ailleurs à tout le monde : c’est apaisant et ça coute moins cher qu’un psy.

Mon année 2018 aura été marquée par le spectacle documentaire Entre autres, une création collective qui interroge les différents points de vue animant la société québécoise. Pour ma part, je me suis intéressée à la difficulté, pour les humains, d’aborder le changement climatique. Et justement, ça m’a fait l’effet d’une thérapie : la pièce a fait taire cette petite voix qui murmurait que j’avais un devoir de procréation à accomplir — mais avec des arguments que je n’avais pas vus venir.

Je n’ai pas eu le choix de me questionner sur mon propre rapport à la nature. De brasser mes convictions et de me pousser en dehors de ma zone de confort. Comme une aventurière dans un pays étranger, je me suis retrouvée à des endroits où je ne pensais jamais mettre les pieds.

Trajectoire d’une anxiété galopante

Aout 2018

Je me suis obstinée sur Skype avec un climatosceptique qui se vantait d’avoir le bac de recyclage le plus clean en ville.

Septembre 2018

Je me suis liée d’amitié avec le directeur des communications d’un ancien ministre de l’Environnement. Un climatopessimiste assumé.

OctobrE 2018

Je me suis faufilée au rassemblement de la CAQ le soir des élections et me suis fait passer pour une partisane du parti. Je me suis entretenue avec l’un des collaborateurs du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) au moment de la sortie de son dernier rapport.

NovembrE 2018

J’ai pleuré en voyant la montagne de débris au centre de tri.

DÉcembrE 2018

J’ai participé à une table ronde sur la culpabilité environnementale à la radio. Je peux maintenant me considérer comme une spécialiste de la « culpabilité ». Yeah !

Janvier 2019

J’ai couru après Dominic Champagne qui tentait de se sortir la tête de l’eau en pleine tempête post-Pacte.

J’ai siroté une tisane chez des survivalistes dans le nord de Montréal.

J’ai parlé avec la médecin psychiatre Marie-Ève Cotton de la difficulté du cerveau humain à voir les menaces à long terme. Je me suis mise à me méfier de ma propre pensée. J’ai assisté à la dernière représentation d’Anthropocène, d’Edward Burtynsky, un film d’une beauté vertigineuse.

J’ai angoissé.

J’ai angoissé souvent.

« Le mur, on l’a déjà frappé. »

« Imagine, Blanche : quand tu vas avoir 60 ans, en 2050, les glaces du Groenland et le pergélisol vont avoir fondu, le niveau des mers va avoir tellement augmenté que des centaines de millions de personnes vont devoir déménager. Ça va créer de la violence, du chaos — c’est postapocalyptique. Et la majorité des gens dorment au gaz en ce moment ! »

« L’idée, c’est pas: on est dans une grosse rivière pis faut ramer à contrecourant. L’idée, c’est : faut changer le courant de la rivière de bord. »

Il y a des mots qui frappent, et qu’on n’oublie pas. Pendant six mois, j’ai encaissé l’information. Incapable de ne pas me sentir concernée.

Peu à peu, j’ai perdu l’envie de me projeter dans le temps. Impossible aussi de retourner en arrière et de continuer à voir les choses candidement comme avant. J’avais l’impression d’être une myope à qui l’on venait d’offrir sa première paire de lunettes.

Cette discussion m’a laissé un drôle de gout au fond de la gorge. Un mélange de végépâté pis de fin du monde.

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Ce que j’ai compris, c’est que pour éviter la catastrophe climatique — et renverser le courant —, il nous faudrait changer radicalement notre mode de vie. Mais de quel genre de changements parle-t-on, exactement ? À cette question, on me répondait : « Consommer moins pour vivre mieux. » OK, oui, mais je voulais des réponses plus concrètes. On aurait dit que tout le monde préférait les éviter.

Tout le monde, ou presque.

Quels risques sommes-nous prêts à assumer?

Cet article est paru dans le numéro 07 de BESIDE.

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Au restaurant Vego sur Saint-Denis. Josée, chroniqueuse reconnue, et Blanche sont assises à une table, dans le fond de la salle.

JOSÉE, se penchant vers Blanche comme pour lui dire un secret
Aujourd’hui, j’ai un enfant, pis je regrette de l’avoir foutu dans un monde comme ça, parce que je le vois pas, l’espoir. On n’avance pas !

BLANCHE, fixant le fond de son assiette de végépâté
Tu penses que l’espoir serait nuisible?

JOSÉE — Nuisible, je sais pas. Il reste que le geste le plus fort pour l’environnement, selon plusieurs études, c’est de faire moins d’enfants. Mais les gens ne sont pas prêts à ça. Les gens sont prêts à s’acheter une brosse à dents en bambou.

BLANCHE — Parce que c’est énorme, comme décision ! Moi, j’ai longtemps été convaincue que j’en voulais. Juste de penser à renoncer à la maternité pour de bon, ça me donne envie de briser quelque chose.

JOSÉE — Ben oui, parce que ça remet en question le sens de la vie. Tu vas voir, Blanche, c’est très très fort, une horloge biologique. Nous, les humains, on ne veut pas mourir, alors qu’est-ce qu’on fait ? On fait des bébés. C’est ça, notre passeport pour l’éternité !

Cette discussion m’a laissé un drôle de gout au fond de la gorge. Un mélange de végépâté pis de fin du monde. J’avais l’impression d’être en guerre. Sans trop savoir qui était l’ennemi, sans trouver les armes pour me défendre.

Sous le choc de ce que Josée venait de me dire, j’ai passé la fin de la journée à me promener dans Le Plateau-Mont-Royal. Le quartier où j’ai grandi. J’ai croisé de jeunes parents qui trainaient de petits morceaux d’éternité dans leurs poussettes. Était-ce bien ce que j’avais toujours voulu, le prolongement éternel de ma personne ?

J’ai récemment renoué avec un de mes amis d’enfance, Simon. Simon est un rêveur. Un rêveur actif. C’est un architecte — il veut changer le système, redessiner ses fondations.

Il m’inspire beaucoup, me donne envie de le suivre dans son rêve. Il me dit que les armes sont à notre portée. Que nous pouvons les créer nous-mêmes, écrire une nouvelle histoire. Il me parle de formations sur la désobéissance civile et m’invite à des manifestations.

Simon a fait des choix que plusieurs considèrent comme « extrêmes », dont celui de ne pas avoir d’enfant.

À La Barberie, à Québec, Simon et Blanche sirotent des pintes sur la terrasse.

SIMON — En ce moment, c’est tellement fragile, je peux pas mettre des enfants au monde sans la certitude que ça va mieux aller.

BLANCHE — Tu te sentirais égoïste ?

SIMON — Oui. On est en train de leur laisser une dette qui se rembourse pas.

La serveuse approche. Simon sort sa carte de crédit de sa poche et la lui tend.

SERVEUSE — On prend pas le crédit ici, désolée.

SIMON — Ah OK…

Il fouille dans son portefeuille pour trouver de l’argent, le lui donne.

BLANCHE — Mais là, t’es-tu en train de dire que tous les parents sont rien que des sans-cœurs ?

SIMON — Ben non, pis c’est ça qui est contradictoire ! Ça montre l’incapacité humaine à faire face à l’ampleur du problème.

BLANCHE — Tu dois pas en parler souvent dans tes partys de famille.

SIMON — Au contraire, c’est de moins en moins choquant. Même ma mère l’a accepté.

BLANCHE — Ah ouais ?

SIMON —Bon, c’est sûr qu’elle aurait ben aimé ça, être grand-mère, mais sa réflexion a cheminé. Tu devrais en parler à la tienne !

 

C’est ce que j’ai fait, le soir venu. J’ai confié à ma mère les peurs qui prennent de plus en plus de place dans mon ventre. À son tour, elle m’a parlé du miracle de voir le monde adulte à travers le regard d’un enfant.

Ma mère a toujours raison, c’en est presque tannant. Même quand on ne s’entend pas, elle a le pouvoir de faire résonner des choses en moi. Cette nuit-là, une étincelle a vu le jour dans ma tête. Nourrie par toutes les rencontres, toutes les conversations que j’avais eues pendant mes recherches.

Si la peur accompagne la prise de conscience d’une menace, moi, c’est sur cette prise de conscience que j’ai envie de me concentrer. Je veux frictionner mes inquiétudes, en tirer des flammèches. Transformer cette énergie en action. Les enfants devraient être nos moteurs d’espoir, et non les porteurs de celui-ci. Je veux penser à eux dans chacune de mes décisions. On nous apprend très jeunes à gérer un compte en banque; on devrait peut-être aussi nous expliquer l’ampleur de la dette qu’on est en train de laisser.

Mais d’abord, je dois apprendre à réanimer ma curiosité de gamine, partir à l’aventure. Comme les jeunes spectateurs qui assistent aux pièces de théâtre de mes parents, et qui posent sur chaque nouvelle journée un œil émerveillé. Je n’ai pas le choix : je dois moi aussi trouver ce trésor. C’est ce qui m’amènera à prendre soin du monde. À ne pas le tenir pour acquis. À lutter pour lui.

Je refuse de baisser les bras devant tant de beauté.

C’est le premier devoir que je me donne, en attendant de (peut-être) faire des enfants.

Formée au Conservatoire d’art dramatique de Québec‭, ‬Blanche Gionet-Lavigne‭ ‬est passionnée par la création et l’engagement social‭. ‬Elle a récemment collaboré à la pièce documentaire‭ ‬Entre autres‭, ‬présentée au théâtre Périscope en avril 2019‭. ‬En plus de mener une enquête de près de deux ans sur notre inaction face au changement climatique‭, ‬elle a participé à l’écriture et à l’interprétation du spectacle‭.‬

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Cet article a été publié dans le numéro 07.

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