Les dernières chouettes

La disparition rapide des dernières forêts anciennes de la Colombie-Britannique entraine dans son sillage celle de plusieurs espèces, dont la chouette tachetée du Nord. Les scientifiques et les militant·e·s estiment qu’un choix s’impose entre profit et conservation.

Reportage—Sarah Cox
Photos—Kari Medig

Au kilomètre 12 de la route forestière, Joe Foy sort de son pickup et regarde au loin. « Tu vois ce pan de forêt, là-bas ? C’est là que vivent les deux dernières chouettes », dit-il en pointant une pente boisée où le canyon de la vallée Spuzzum, située dans le sud-ouest de la Colombie-Britannique, s’élargit comme un sablier.

Les sommets parsemés de neige de la chaine Côtière se détachent contre le ciel bleu pervenche, alors que le soleil d’avril fait ressortir les teintes d’émeraude et de jade de la forêt. Quelque part dans la canopée en contrebas, dans un thuya géant ou un sapin de Douglas vieux de plusieurs siècles, niche le dernier couple reproducteur de chouettes tachetées du Nord au Canada. Il se pourrait même qu’au moment où j’écris ces lignes, la femelle soit en train de couver des œufs, ou encore de déchiqueter la chair d’un rat à queue touffue pour nourrir des oisillons affamés.

La forêt ancienne qui couvre la partie inférieure des versants, où habitent les chouettes, est plus sombre et moins homogène que les peuplements de seconde venue qui tapissent le fond de la vallée. « Les forestières sont en train d’abattre toute la vallée », affirme Joe qui, malgré ses cheveux grisonnants, a l’air d’un jeune garçon. « Mais il semble que cet endroit ait quelque chose de spécial, parce que c’est ici que s’est installé le dernier couple de chouettes tachetées. Ce n’est pas quelque chose qui a été décidé par l’être humain. »

Joe Foy, responsable des campagnes pour les espaces protégés au Wilderness Committee, se repose sur un rondin dans les hauteurs de la vallée Spuzzum, en Colombie-Britannique.

Ce n’est pas la première fois que Joe, qui travaille pour l’organisation sans but lucratif Wilderness Committee, part en mission de reconnaissance dans la vallée Spuzzum. L’année dernière, il a discrètement stationné son véhicule sur un chemin étroit, accessible à partir de la route forestière principale. Après s’être réchauffé un repas de ragout en boite sur son poêle Coleman, il s’est glissé dans un sac de couchage à l’arrière de son camion. Le lendemain matin, quand il a entendu la terre trembler, il a utilisé un drone pour prendre des photos et des vidéos. On peut y voir des travailleur·euse·s en train d’empiler des billes de bois dans un véhicule après avoir réalisé une coupe à blanc.

Mais en cette matinée de fin d’hiver, 11 mois plus tard, Joe n’est pas seul. James Hobart, le chef de la Première Nation Spuzzum, se tient à ses côtés au bord d’une pente vertigineuse, ses deux bottes noires solidement ancrées dans la boue. Il lui suffit de pivoter vers la droite pour voir le flanc brun et nu de la montagne située de l’autre côté de la vallée. Une nouvelle route forestière parcourt le bas du versant sans arbres, puis sinue à travers des peuplements anciens intacts avant de se terminer abruptement dans une petite clairière. Si elles se poursuivent, les coupes empièteront sur l’habitat où nichent les chouettes, et détruiront celui des proies qu’elles chassent. « On peut seulement espérer qu’on a réussi à arrêter les choses à temps », dit James, un homme au regard chaleureux dont les mains calleuses attestent d’une vie de travail en plein air.

Chief James Hobart of the Spuzzum First Nation pushed the BC government to defer logging in the Spuzzum Valley for one year. “Unless we’re satisfied, nothing is going forward.”

Les chouettes tachetées ont vécu pendant des milliers d’années dans les forêts anciennes et les canyons isolés du sud-ouest de la Colombie-Britannique. Elles ont des plumes brun foncé tachetées de blanc (d’où leur nom), un disque facial en forme de cœur et un bec crochu, couleur paille, qui ressemble à un petit nez. Elles nichent dans des troncs creux qu’elles tapissent d’aiguilles de sapin, au sommet de vieux arbres dont la cime a été arrachée par le vent ou dans des cavités créées là où une branche cassée a permis à la pourriture d’entrer. Les écureuils volants et les rats à queue touffue — qui vivent aussi dans les forêts anciennes — sont leurs proies favorites, mais elles se nourrissent également d’un vaste éventail de créatures plus petites, dont les campagnols, les grenouilles et les escargots.

Aucune autre chouette d’Amérique du Nord n’a été aussi étudiée, et aucune n’a généré autant de controverse. Dans les années 90, alors que faisaient rage les débats sur les coupes forestières dans les peuplements anciens du nord-ouest du Pacifique, des villes papetières américaines se sont mises à vendre des T-shirts et des autocollants de parechocs avec le slogan « Save a logger, eat an owl » [Sauvez un·e bucheron·ne, mangez une chouette]. Les États-Unis, où la loi sur la protection des espèces menacées est particulièrement stricte, ont protégé de vastes pans de forêts anciennes pour sauver les chouettes. Mais la Colombie-Britannique, la seule province au Canada où l’animal ait jamais vécu, a emprunté une voie différente. En l’absence d’une loi sur les espèces en péril, les gouvernements successifs ont choisi de faire primer l’exploitation industrielle sur la protection des vieux peuplements. Le résultat était prévisible.

« La chouette tachetée a évolué dans les forêts anciennes qui existaient avant l’avènement de l’exploitation forestière commerciale », explique le biologiste de la faune Jared Hobbs.

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« Elle est devenue le principal prédateur aviaire nocturne dans ce milieu et était donc relativement commune. Or, les pratiques actuelles ont transformé l’écosystème : la cupidité qui a motivé l’exploitation des forêts anciennes a entrainé le déclin de l’espèce. »

Dans la tradition Spô’zêm, les chouettes sont considérées comme des messagères entre notre monde et le monde des esprits. Photo : Frank D. Lospalluto

Les signes précurseurs
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Les biologistes estiment qu’il y a déjà eu un millier de chouettes tachetées dans le sud-ouest de la Colombie-Britannique, sans compter les oisillons et les juvéniles. Dans les années 90, quand Joe Foy et le Wilderness Committee ont embrassé la cause, il n’en restait plus qu’une centaine à l’état sauvage dans la province. Aujourd’hui, en 2021, elles sont seulement trois. Hormis le couple reproducteur qui niche dans la vallée Spuzzum, il y aurait un individu mâle vivant dans la vallée Utzlius, à environ 20 km de là.

« En Colombie-Britannique, il est encore parfaitement légal de couper un arbre dans lequel se trouve le nid d’une chouette tachetée, à condition qu’elle n’y soit pas au moment où on le coupe », explique Jared Hobbs, un ancien conseiller scientifique pour l’équipe britannocolombienne chargée du rétablissement de la chouette tachetée. Photo : Frank D. Lospalluto

« On devrait se préoccuper davantage de ces trois individus. Après tout, c’est un peu comme si vous aviez une petite bosse rouge sur le bras : vous pourriez choisir de l’ignorer, mais ça pourrait aussi marquer votre arrêt de mort, illustre Joe. Quand on commence à voir des espèces disparaitre dans la forêt, on ne peut pas faire comme si de rien n’était. Il faut agir. Parce que ça veut dire que notre environnement est malade. »

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Nous remontons à bord des véhicules et manœuvrons entre les nids de poule jusqu’à atteindre une clairière, où est stationnée une excavatrice jaune. Le VUS du chef vire brusquement à gauche pour traverser le pont en bois qui enjambe Spuzzum Creek. La route forestière grimpe abruptement, traversant des pentes jonchées d’arbres tombés. Notre progression est finalement bloquée par la présence d’un treuil de téléférage haut de deux étages et équipé de haubans en acier, une machine que les forestiers utilisent pour déplacer les troncs sur les terrains inclinés. Des bidons d’essence et des chiffons bleus tachés de graisse jonchent les alentours. Nous laissons les véhicules sur place et continuons à pied. Le chef, qui a un genou fragile, marche en silence en s’appuyant sur un grand bâton sculpté.

Des troncs de thuyas géants et de sapins de Douglas vieux de plus de 200 ans sont entassés à l’horizontale, leurs branches éparpillées sur le flanc. Ici et là, des emballages plastiques émergent de la neige. On aperçoit aussi des bouteilles de jus vides, des poulies, des câbles et une pelle rouillée. « Ces gens ne comprennent pas la valeur que nous accordons à la terre. Notre vision est complètement différente de la leur. Tout ne tourne pas toujours autour de l’argent », explique le chef autochtone.

Les nouvelles coupes à blanc que l’on a vues apparaitre dans la vallée Spuzzum ont été réalisées dans un habitat très prisé par la chouette tachetée.

La protection des forêts anciennes
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Les forêts anciennes sont tout aussi emblématiques de la Colombie-Britannique que les pics enneigés des Rocheuses, les lacs bleu saphir et le littoral émaillé des plages. Pourtant, le sens que l’on donne à l’expression arbres anciens n’est pas le même partout dans la province. Dans le nord, où la saison est plus courte, tous les arbres âgés de 140 ans ou plus sont considérés comme appartenant à cette catégorie.

Dans les forêts pluviales tempérées qui couvrent le littoral, l’expression décrit plutôt les arbres d’au moins 250 ans. Mais les sapins de Douglas et les gigantesques thuyas que l’on trouve dans les vallées côtières où les précipitations abondent sont souvent beaucoup plus vieux. Dans certains endroits connus comme Avatar Grove, près de Port Renfrew, sur l’ile de Vancouver, on peut marcher sous des arbres apparus il y a plus d’un millier d’années, alors que la dynastie Song régnait en Chine, que la civilisation maya prospérait dans les jungles du Mexique et que l’Europe était plongée dans les affres du Moyen Âge.

Pour Ken Wu, cofondateur de l’Ancient Forest Alliance, un OSBL qui s’est donné pour mission de protéger les forêts anciennes de la province, il n’y a rien de plus magique que de passer du temps en compagnie d’arbres anciens.

« Les arbres géants que l’on retrouve sur la côte ouest sont parmi les plus vieux organismes ayant jamais existé. Ils incitent à l’humilité, et nous donnent l’impression de faire partie de quelque chose de grand et de noble »

– Ken Wu
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Au fil des décennies, la majeure partie des vieux peuplements de la Colombie-Britannique ont été abattus. Une étude indépendante a récemment conclu que moins de 3 % des forêts anciennes de la province — où se trouvent les plus grands arbres et les espèces les plus menacées — sont toujours debout.

En réponse à la situation, le gouvernement britannocolombien a créé un duo d’experts composé des forestiers Al Gorley et Garry Merkel. Après plusieurs mois de consultations auprès du public, les deux hommes ont publié un rapport dans lequel ils appellent à un changement de paradigme dans la gestion des forêts anciennes. Ils affirment que l’idée archaïque selon laquelle ces forêts sont renouvelables doit être abandonnée, et qu’il faut commencer à admettre qu’elles ne peuvent pas être remplacées. En effet, nous n’aurons peut-être plus jamais les conditions climatiques qui ont permis à ces arbres de prospérer — et même si cela devait arriver, il faudrait attendre au moins un demi-millénaire pour qu’ils atteignent la même taille. Les auteurs recommandent aussi de gérer les forêts de façon à assurer la santé de l’écosystème, et non pour en tirer un profit.

Malgré sa promesse de mettre en œuvre les 14 recommandations de Al et Garry — dont l’une suggérant l’application immédiate d’un moratoire sur la coupe des vieux peuplements dans les zones où la biodiversité est particulièrement menacée —, le gouvernement tarde à agir. Dans la plupart des régions de la province, l’exploitation industrielle se poursuit, au grand dam des défenseur·euse·s des forêts anciennes, qui continuent à protester.

Près de Port Renfrew, plus de 860 personnes ont été arrêtées depuis mai 2021 dans le cadre des manifestations de Fairy Creek. Celles-ci tirent leur nom du bassin versant où se trouvent les derniers vieux peuplements non protégés dans le sud de l’ile de Vancouver. Même si les coupes prévues sont relativement limitées, Fairy Creek est devenu un symbole de la destruction ininterrompue des forêts anciennes partout dans la province. Et le gouvernement a beau avoir annoncé, en juin, un moratoire de deux ans sur les coupes dans le bassin versant, les manifestations et les arrestations se poursuivent. Pour empêcher l’abattage des arbres et la construction de nouvelles routes, les protestataires s’enchainent à des objets enfouis le long des chemins forestiers ou au sommet de hautes structures de fortune.

Ken Wu voit d’un bon œil le fait que la province ait créé un groupe consultatif chargé de recenser les vieux peuplements qui présentent la biodiversité la plus riche. « Ça aidera à cibler les zones où les coupes devraient être reportées et celles que l’on doit protéger en priorité, parce qu’elles abritent de grands arbres », explique-t-il. Il espère aussi que le gouvernement fédéral aidera à financer les initiatives de protection des forêts anciennes dirigées par des groupes autochtones, et que la Colombie-Britannique se fixera des objectifs conformes à ceux adoptés à l’échelle nationale et internationale en matière de protection de la biodiversité.

« Pour l’instant, ce ne sont que des paroles, souligne Ken Wu. Sur le terrain, il y a eu très peu de changements en ce qui concerne l’exploitation des forêts anciennes. C’est pourquoi il faut continuer de se mobiliser. »

Des oisillons capturés pour leur sécurité
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En 2020, préoccupé·e·s par la disparition des dernières forêts anciennes situées sur leur territoire, les membres de la Première Nation Spuzzum ont décidé de s’opposer à toute autre coupe éventuelle. C’est que les cèdres anciens, ou kʷátłp, sont étroitement associés à l’identité et aux rituels Spô’zêm [graphie autochtone de Spuzzum]. De précieuses plantes, utilisées dans la médecine traditionnelle, poussent à leur base depuis des temps immémoriaux, m’explique James Hobart. Il croit d’ailleurs que ce n’est pas une coïncidence si les cèdres anciens ont un rôle à jouer dans la survie de la chouette tachetée.

Dans la tradition Spô’zêm, les chouettes sont considérées comme des messagères entre notre monde et celui des esprits. Voir une chouette, c’est recevoir la visite d’un·e ancêtre. « Il y a quelque chose d’excitant dans tout ça, mais c’est aussi un peu effrayant, explique le chef autochtone. Ceux et celles qui respectent leurs ancêtres et les traitent bien peuvent considérer cette visite comme un compliment, une tape dans le dos. Mais il se peut également que l’ancêtre soit venu·e dire : il est temps de se réveiller et de prendre conscience de ce qui se passe. »

Quand James a vu les images captées par le drone de Joe Foy, il est tout de suite passé à l’action. À ce moment-là, un seul des trois blocs de coupe de la vallée Spuzzum mis à l’enchère par BC Timber Sales, l’agence provinciale responsable de la coupe de bois sur les terres publiques, avait été exploité. La forestière avait ouvert des chemins dans les deux autres blocs, mais les arbres étaient toujours debout. L’urgence a monté d’un cran lorsque le Wilderness Committee a découvert que cinq autres blocs de coupe seraient mis à l’enchère en 2021…

Joe a aussi reçu une information surprenante : il a appris que le couple reproducteur avait donné naissance à un petit en 2019 et à deux autres en 2020. Il s’est empressé de contacter le chef autochtone pour lui transmettre la bonne nouvelle — mais aussi celle, moins bonne, que les juvéniles avaient été capturés par des biologistes du gouvernement provincial et emmenés dans un centre expérimental de reproduction de la chouette tachetée. « Au départ, j’étais fâché, mais j’ai vite compris que, pour survivre, les bébés devaient rester en sécurité jusqu’à ce qu’ils atteignent une certaine taille… Les oisillons auraient eu besoin d’un endroit où vivre. Or cet habitat, on leur a enlevé. »

En octobre 2020, l’organisation Ecojustice, agissant au nom de la Première Nation Spuzzum et du Wilderness Committee, a demandé au gouvernement fédéral de promulguer un décret d’urgence en application de la loi canadienne sur les espèces en péril. Le décret aurait permis à Ottawa de protéger les forêts anciennes où niche la chouette tachetée en s’attribuant des responsabilités qui relèvent normalement de la juridiction provinciale, comme la décision d’accorder ou non des permis d’exploitation.

Au dernier moment, le gouvernement provincial et la Première Nation Spuzzum se sont entendu·e·s pour reporter d’un an les coupes, en attendant que des négociations plus poussées aient lieu.

« Il ne se passera rien tant qu’on ne sera pas satisfait·e·s des propositions sur la table, explique le chef. Ils veulent protéger la chouette tachetée et assurer la gestion de son habitat, et nous voulons protéger la vallée et nous réapproprier notre territoire principal. »

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Les oisillons sont incapables de se tenir debout et leurs yeux sont fermés. Le personnel du centre de reproduction les aide à se retourner quand ils se retrouvent coincés sur le dos, comme cela arrive aux tortues. Photo : Northern Spotted Owl Breeding Centre

Assurer la relève
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Le gouvernement de la Colombie-Britannique a déjà investi environ deux millions de dollars dans la création d’un centre de reproduction de la chouette tachetée à Langley, à près d’une heure de route de Vancouver, dans un lieu bucolique qui accueillait auparavant un minuscule zoo. Le centre, qui a ouvert ses portes en 2007, accueillait à l’époque six chouettes tachetées capturées dans la nature. Depuis, le gouvernement provincial a annoncé à plusieurs reprises son intention de relâcher les juvéniles élevés en captivité sur les 363 000 hectares de terres qui sont soit protégés, soit « gérés » aux fins du rétablissement de l’espèce.

Mais selon Jared Hobbs, environ la moitié de cet habitat ne convient pas à la chouette tachetée. Le biologiste fait remarquer que le gouvernement de la Colombie-Britannique autorise la récolte du bois sur 75 % des 51 000 hectares qu’il a désignés comme étant « des aires d’habitat faunique gérées » pour la chouette — et ce, même s’il faudra peut-être attendre des centaines d’années pour que les forêts repoussent.

« En Colombie-Britannique, il est encore parfaitement légal de couper un arbre dans lequel se trouve le nid d’une chouette tachetée, à condition qu’elle n’y soit pas au moment où on le coupe », explique Jared, qui, de 2002 à 2006, a travaillé comme conseiller scientifique pour l’équipe chargée du rétablissement de l’espèce. Il a fini par abandonner son poste parce qu’il trouvait que le plan n’était pas suffisamment fondé sur des données scientifiques, et que ses chances de réussite étaient faibles.

Au centre de reproduction de la chouette tachetée du Nord, le seul du genre au monde, les choses ne se sont pas passées tout à fait comme prévu. « Disons que la courbe d’apprentissage a été abrupte », explique Jasmine McCulligh, biologiste et coordonnatrice. Au départ, les biologistes, convaincu·e·s que les chouettes savaient quoi faire, ont adopté une approche non interventionniste pour tout ce qui concernait la ponte et l’éclosion des œufs. Mais, trois ans après le début du programme, on a retrouvé des œufs brisés dans les nids. D’autres ont disparu, et on a compris par la suite que les femelles les avaient mangés. Après des consultations avec des spécialistes de la reproduction en captivité, il a été décidé que l’incubation artificielle était la seule solution. Le personnel du centre place maintenant dans des incubateurs les œufs qu’il récupère dans les nids et fait jouer, en arrière-plan, une playlist de cris de chouette tachetée et de chants d’oiseaux de la forêt.

« Quand ils naissent, les oisillons ont un air très triste et pathétique. Ils ne sont pas mignons du tout », affirme Jasmine. Les bébés sont incapables de se tenir debout, leurs yeux sont fermés, et ils titubent et roulent sur une serviette en papier déposée sur un cabaret de plastique. Le personnel du centre leur essuie le postérieur et les aide à se retourner quand ils se retrouvent coincés sur le dos, comme cela arrive aux tortues.

Entre 2007 et 2017, seulement huit oisillons ont vu le jour au centre. L’une des chouettes nées en captivité est aveugle et incapable de voler, et elle pond ses œufs dans son bol d’eau. Les quatre dernières années ont été plus fructueuses : de deux à quatre oisillons sont nés annuellement. En mars 2021, le centre abritait 29 chouettes tachetées, dont quelques-unes avaient été importées des États-Unis pour améliorer la population reproductrice et maintenir une certaine diversité génétique.

Pourtant, aucune chouette n’a encore été relâchée dans la nature. Cela est dû en partie à un nouvel obstacle qui entrave le rétablissement de la chouette tachetée du Nord : la chouette rayée. Cette espèce, plus grosse et plus agressive, a étendu son aire de répartition historique à l’ouest, et fait donc concurrence à la chouette tachetée pour l’habitat. D’après Jared, un couple de chouettes tachetées peut défendre son territoire, ce qu’un individu solitaire aura beaucoup plus de difficulté à faire. Pour le moment, le gouvernement provincial déplace ou abat les chouettes rayées trouvées sur le territoire.

James Hobart a bon espoir qu’il y aura bientôt plus de chouettes tachetées à l’état sauvage. On lui a promis que trois chouettes élevées en captivité seraient relâchées en 2022 : un autre couple reproducteur pour la vallée Spuzzum, et une femelle qui pourrait s’accoupler avec le mâle qui vit dans la vallée Utzlius.

La Première Nation a l’intention d’organiser une petite cérémonie nocturne dans la forêt pour souligner l’évènement. On préparera un festin avec des aliments traditionnels, dont le saumon sockeye séché. On en mangera une partie et, comme le veut le rituel, on en déposera une autre dans un feu cérémoniel à l’intention des ancêtres, des cèdres et des chouettes. On pourra ainsi ramener leurs esprits sur place, et honorer les oiseaux qui n’ont pas survécu.

« Peut-être qu’ils sauront qu’on a pris conscience des préjudices qu’on leur a causés, dit le chef. J’espère qu’ils comprendront qu’on est là et qu’on ne les abandonnera plus jamais à leur sort. » ■

Sarah Cox est une autrice et une journaliste primée qui vit à Victoria, en Colombie-Britannique.

Numéro 11

Cet article est paru dans notre plus récent numéro, Des temps nouveaux.

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