Renaissance créole en Louisiane

En Louisiane, la culture créole gagne en popularité alors que le français est en déclin. Une nouvelle génération résiste toutefois et tente de préserver sa langue.

Texte—Joel Balsam
Photos—Stephanie Foden

Dans la chaleur étouffante de juin, non loin de Lafayette, en Louisiane, Grant Vercher enroule le fil de sa canne à pêche et lance la ligne, qui atterrit dans le marécage en faisant un petit éclaboussement. Son ami Brian Klingman fait de même, mais lorsqu’il tire sur la sienne pour la ramener vers lui, elle ne bouge pas, coincée dans les herbes denses omniprésentes dans le sud de la Louisiane. Brian plonge aussitôt dans l’eau pour dégager l’hameçon.

Les deux hommes se considèrent comme cajuns, descendants des Acadien.ne.s qui ont trouvé refuge en Louisiane après avoir dû quitter les Maritimes lors de la Déportation au 18e siècle. Mais leur français est somme toute limité. «J’aurais aimé maitriser davantage le français, car cette langue est en train de disparaitre, ici», dit Grant, en montrant le tatouage de fleur de lis sur ses côtes.

Brian, qui sort tout juste de l’eau, ajoute: «On sait qu’on est Cajun quand même la gueule de bois ne nous empêche pas de manger des écrevisses.»

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Les deux hommes s’inscrivent dans la fierté cajun — ou créole, plus précisément — en croissance en Louisiane. Contrairement à ce qu’on entend souvent, une nouvelle vague de spécialistes en histoire affirme que tou·te·s les Cajuns sont créoles, un terme utilisé historiquement pour désigner les personnes nées en Louisiane, de confession catholique, dont la langue maternelle est soit le français, soit le créole louisianais ou l’espagnol, bien que ces groupes aient fait l’objet d’une distinction fondée sur des critères raciaux au courant du 20e siècle.

Aujourd’hui, c’est «très cool» d’avoir des ancêtres qui parlaient le français louisianais, selon Bennett Boyd Anderson III, un étudiant de 24 ans originaire de Lafayette. «C’est cool au point où certaines personnes, qui n’ont pas d’ancêtres acadiens ou dont la famille s’est établie dans la région il y a à peine 30 ou 40 ans, revendiquent l’étiquette “cajun”», explique-t-il.

Tandis que je parcourais en voiture ce qu’on a surnommé l’«Acadiane» en 2018, j’ai remarqué encore plus de fleurs de lis, comme celle du tatouage du pêcheur: sur les drapeaux surplombant des stations-service où on sert du boudin, sur les contenants d’épices cajuns et sur les camions arborant le logo de l’équipe de football des Saints de La Nouvelle-Orléans. Les hommages à la culture cajun — certains sont plus authentiques que d’autres — se retrouvent également dans les plats; j’ai eu l’occasion de plonger mes doigts dans une montagne d’écrevisses servies à table, de grignoter une cuisse de dinde au Glenda’s Creole Kitchen, et de manger de l’alligator frit. Mais les moments où la culture cajun s’est manifestée de la façon la plus vivante, c’est quand j’ai dansé au son de l’accordéon et des violons au Blue Moon Saloon et lorsque j’ai participé à une randonnée à cheval créole, où des cowboys noirs déambulaient dans les rues, bière à la main, et faisaient la fête jusqu’aux petites heures sur les rythmes entrainants de la musique zydeco et du hip-hop.

 

Cependant, bien que j’aie vu partout des signes de l’héritage francophone, j’ai rarement entendu quelqu’un parler français, et je n’ai vu aucune inscription dans cette langue sur les panneaux. «Contrairement au Québec ou à certaines régions du Canada, on ne trouve aucune signalisation en français en Louisiane», confirme Bennett Boyd Anderson III, ajoutant que les personnes qui parlent français ne peuvent probablement pas le lire ou l’écrire, puisqu’on ne l’enseigne que depuis peu dans les écoles. «C’est vraiment une langue invisible.»

Ne pas lâcher la patate
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Après la vente de la Louisiane, en 1803, l’américanisation et la prédominance des emplois en anglais ont pris le dessus sur le français, le créole louisianais (une langue créole menacée) et l’espagnol. En 1921, la lingua franca de l’État a été officialisée par une loi obligeant tous les enfants d’âge scolaire à suivre des cours d’anglais. Et le stéréotype selon lequel parler une autre langue que l’anglais était un signe de pauvreté n’a fait qu’empirer les choses.

Le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), fondé en 1968, a tenté de stopper l’hémorragie en offrant des cours de français qui, donnés en grande partie par des enseignant.e.s d’origine européenne, ont plutôt contribué à l’affaiblissement du dialecte, le français louisianais. Le CODOFIL a rectifié le tir en embauchant du personnel louisianais et en augmentant massivement son offre de cours d’immersion, mais le mal était déjà fait. Aucune donnée récente n’indique le nombre exact de personnes qui parlent français dans l’État, mais l’historien louisianais créole Christophe Landry estime qu’il se situe entre 50 000 et 100 000, sur une population totale de plus de 4,5 millions.

Contre toute attente, des jeunes comme Bennett Boyd Anderson III se battent pour la survie du français louisianais. Pour sa part, il a créé un journal en ligne en français, Le Bourdon de la Louisiane, et deux vingtenaires ont récemment démarré Télé-Louisiane, une chaine de télévision française en ligne. Il existe toutes sortes de balados, dont Nous NOLA, des librairies francophones à Lafayette et à La Nouvelle-Orléans, et une foule d’évènements qui célèbrent la langue et la culture, comme les Festivals acadiens et créoles et le Festival international de Louisiane. «Je ne suis pas en train de dire qu’on ne doit pas s’inquiéter pour l’avenir du français en Louisiane, mais selon moi, les changements qui se produisent en ce moment sont de toute évidence positifs», soutient-il.

«La seule question qu’il faut se poser, dit-il, c’est: dans quelle sphère de la vie va-t-on continuer à utiliser le français?»

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Le français ne sera pas de sitôt la langue privilégiée dans les épiceries, les magasins et les églises en Louisiane, et les emplois anglophones demeurent attrayants dans un des États les plus pauvres des États-Unis. Bennett Boyd Anderson III pense toutefois que les personnes qui apprennent le français maintenant contribueront à stimuler l’industrie touristique de la Louisiane, qu’elles serviront de lien entre les États-Unis et les pays de la francophonie, et surtout, qu’elles aideront à préserver la culture.

Il se souvient d’une expression de sa grand-mère francophone, qui illustre parfaitement le combat pour la survie du français en Louisiane: «Lâche pas la patate.»

«Je pense que c’est la préoccupation de tout le monde, dit-il. Personne ne veut lâcher la patate. Le désir de continuer, il est bien là.»

Joel Balsam est journaliste pigiste et auteur de guides de voyage établi à Montréal. Il écrit entre autres pour le National Geographic, le Guardian, le TIME, CBC et les guides Lonely Planet. Suivez-le sur Twitter et Instagram pour rester au courant de ses plus récentes collaborations @joelbalsam.

 

Stephanie Foden est une photographe pigiste établie à Montréal qui a fait des reportages entre autres pour le National Geographic, le New York Times, le Guardian et la chaine américaine ESPN. Suivez-la sur Instagram pour en savoir plus sur ses derniers projets @stephaniefoden.

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