Un dauphin à Venise

Ce que notre désir de voir la nature reprendre ses droits pendant la pandémie dit de nous.

Texte — Guillaume Rivest
Photo de couverture — Mahkeo

 

Un puma dans les rues de Santiago, des cerfs dans des villes du Japon, des canards à Paris, un coyote près du Golden Gate, des macaques par milliers dans les régions urbaines de la Thaïlande, un prétendu dauphin à Venise et une dinde sauvage dans le Mile-End. Depuis le début de la pandémie, on est nombreux à s’extasier devant ces images d’animaux sauvages qui profitent de l’accalmie dans les villes et du déclin généralisé de la pollution. Mais qu’en est-il vraiment?

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Le phénomène remonte à la fin janvier, au moment où la NASA publiait des images satellites captées au-dessus de la Chine. Pour la première fois, on pouvait visualiser l’effet de la baisse marquée de dioxyde d’azote dans l’atmosphère. Le pays avait effectivement enregistré une diminution de 25% de ses émissions de gaz à effet de serre depuis le début de l’année en raison du confinement. Résultat: la bonne nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre dans les médias et sur nos réseaux sociaux.

Photo: earthobservatory.nasa.gov

Depuis cette victoire climatique — et avec la chute libre du nombre de vols internationaux, les fermetures d’usines, la baisse du trafic routier, l’arrêt des croisières et le confinement obligatoire —, notre regard se tourne vers le reste de monde pour déceler d’autres indices tangibles de la diminution de la pollution.

Confinés chacun chez nous, nous interprétons les moindres changements dans notre environnement immédiat comme des signes positifs que la nature récupère depuis le début de la pandémie, quitte à les inventer.

Sur les réseaux sociaux, on voit défiler des commentaires sur le fait que la nature semble reprendre ses droits: le ciel est plus étoilé qu’avant; le chant printanier des oiseaux semble amplifié; les ratons laveurs font plus de grabuge que d’habitude dans les ruelles. Nos stories sur Instagram sont empreintes d’humour, mais aussi d’une pointe d’espoir en la résilience de nos écosystèmes.

Nous mesurons à notre échelle individuelle les grands effets planétaires du confinement.

Photo: Guillaume Poulin – Lac Mégantic, Québec

 

Pourtant, le lien est loin d’être aussi facile à établir.

De nombreux biologistes canadiens et étrangers confirment que l’accalmie des activités humaines dans les villes incite des animaux à s’aventurer là où ils ne se risqueraient pas normalement. Mais comment faut-il interpréter ces faits pour la plupart anecdotiques?

Bien souvent, ces contacts entre l’homme et la nature existaient avant la crise. Par exemple, au même moment l’an dernier, un puma a été capturé par les autorités à Santiago de Chile. En 2019, les médias locaux de San Francisco rapportaient une attaque de coyote sur le chien d’un homme dans un parc en plein centre-ville. Depuis 2015, des observations de dindons sauvages sont fréquentes dans plusieurs quartiers de Montréal, comme Rosemont, Ahuntsic et Pointe-aux-Trembles. À Venise, en Italie, oiseaux marins et poissons ont toujours été présents, mais l’eau trouble empêchait leur observation, tandis que l’apparition d’un dauphin s’est révélée être fausse.

Photo: santiagotimes.cl

Y a-t-il réellement un retour des cerfs au Japon et des macaques en Thaïlande? En fait, ils ont toujours été bien présents dans les villes de ces deux pays. Cependant, la situation est pire qu’avant, car ces deux espèces sont habituellement nourries par les touristes. Ceux-ci étant absents depuis le début de la pandémie, la faune s’aventure de plus en plus près des humains dans l’espoir de trouver de quoi manger. Ces bêtes ont cruellement faim.

Selon Inger Andersen, directrice générale du programme des Nations unies pour l’environnement, la pandémie est en fait un message d’urgence que la nature nous envoie.

Photo: David Emrich - Nara, Präfektur Nara, Japan
Photo: Frank Holleman - Jaipur, India

Et si notre perception du retour en force de la nature trahissait notre profonde insécurité face à elle?

L’importante couverture médiatique et citoyenne de la présence d’animaux en milieux urbains révèle néanmoins quelque chose à propos de nous.

L’impact humain sur les écosystèmes ne peut plus être nié: 75% de la surface terrestre et 66% des milieux marins sont «sévèrement altérés par l’homme». Certains experts vont même jusqu’à affirmer que la pandémie est liée à notre empiètement sur le monde sauvage, qui augmente chaque année. Conjointement, nous craignons que notre urbanisation et notre économie basée sur l’extraction des ressources mènent à la disparition de nos écosystèmes. Et cela crée visiblement, chez plusieurs d’entre nous, une peur d’avoir atteint un point de non-retour. Ce faisant, nous cherchons à nous convaincre, au contraire, que la situation environnementale peut s’améliorer un tant soit peu.

À pareille date l’an dernier, n’importe quel biologiste aurait interprété la présence d’un puma à Santiago comme une incidence négative. La perte de son habitat l’aurait poussé de force vers un milieu urbain. Aujourd’hui, les médias et la population interprètent ce même évènement comme le signe d’une nature forte qui tente de reprendre ses droits.

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Il faut se rendre à l’évidence: l’urgence climatique est toujours bien réelle, et le répit qu’on vit n’est que temporaire. La plupart des scénarios post-COVID-19 abondent dans le même sens et visent une relance rapide et forte de l’économie. Si les solutions qui seront appliquées s’apparentent à celles de l’après-crise économique de 2008, il y a fort à parier que notre croissance d’émissions polluantes reprendra exactement là où nous l’avons laissée en janvier dernier. La Chine, par exemple, a déjà annoncé qu’elle allait assouplir sa règlementation environnementale pour favoriser la reprise de son secteur industriel. Aux États-Unis, l’application de plusieurs lois environnementales a été suspendue depuis le début de la pandémie. Tout porte à croire que la nature en sera ultimement le bouc émissaire ― encore une fois saccagée et ignorée.

Néanmoins, les jeux ne sont pas encore faits. Plusieurs organisations, comme le Forum économique mondial, stipulent que la pandémie est l’occasion parfaite pour modifier notre trajectoire environnementale en concentrant les investissements de relance dans le développement des énergies renouvelables.

Des penseurs, comme le philosophe Alain Deneault, vont jusqu’à affirmer qu’il est temps d’embrasser la décroissance une fois pour toutes. Selon eux, en décentralisant notre économie et en diminuant notre consommation, nous pourrions lutter contre les effets pervers du capitalisme, atténuer les risques de futures pandémies et améliorer notre bilan environnemental.

Même si la nature est loin de reprendre le dessus, il n’en reste pas moins que les quelques mois de répit que nous lui donnons en ce moment ont des bénéfices indéniables. Déjà, l’Organisation météorologique mondiale estime que les émissions globales de carbone auront diminué de 5% depuis le début de la pandémie.

Plusieurs villes observent une amélioration importante de la qualité de l’air. (Et rappelons que 4,2 millions de personnes meurent chaque année à cause de la pollution ambiante selon l’Organisation mondiale de la santé.) Grâce à cela, pour la première fois depuis des générations, les résidents de la ville industrielle de Jalandhar en Inde sont en mesure de voir l’Himalaya depuis le toit de leur maison.

Bien sûr, les écosystèmes ont besoin de plus de trois mois pour récupérer, mais même si nos activités devaient reprendre en grande pompe d’ici quelques semaines, ces résultats à court terme montrent que nous avons le pouvoir de changer les choses.

Une brèche a aussi été créée dans notre système économique, qu’on disait impossible à ralentir. L’opérationnalisation de la décroissance, qui relevait de l’utopie il y a quelques semaines, fait maintenant partie des conversations courantes et semble possible.

Photo: Jerry Zhang – HIMALAYA

 

Il n’y a pas que la nature qui se transforme, nous aussi. 

À petite et à grande échelle, la réalité nous montre que nous pouvons changer nos façons de travailler, de vivre et d’être ― et dans ces conditions les résultats se montreront le bout du nez de notre vivant.

Jamais un canard à Paris ou un puma à Santiago n’auraient fait les manchettes internationales avant cette pandémie. Si cela démontre une chose, c’est que nous nous attardons plus à ce genre de détail maintenant qu’auparavant.

En temps de confinement, certains d’entre nous avons du temps pour observer. Nos villes — débarrassées du trafic, de la pollution sonore et du stress ambiant — nous offrent la chance de prendre acte de la présence des animaux, des plantes et des arbres qui y habitaient déjà.

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Photo: Manny Fortin – MONtréal, Québec

Si nous remarquons maintenant les animaux qui nous entourent, peut-être les prendrons-nous davantage en considération.

Si nous observons les étoiles dans un ciel normalement obscurci par la pollution, peut-être nous attacherons-nous à cette sublime vue.

Si nous tenons à cette présence accrue de la nature dans nos vies, peut-être chercherons-nous à la protéger.

«On aime ce qui nous a émerveillés, et on protège ce que l’on aime», disait le navigateur français Jacques Cousteau.

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Photo: Irina Verdier - Paris, France

Les canards dans les rues de Paris ne sont pas un signe que la nature récupère.

Les canards dans les rues de Paris sont un signe que la nature est présente autour de nous.

Et comme le faux dauphin à Venise ou le dindon sauvage dans le Mile-End (qui lui était bien réel), ils sont un signe qu’il est grand temps que l’on porte à la nature toute l’attention qu’elle mérite.

Guillaume Rivest est chroniqueur et journaliste indépendant originaire d’Abitibi-Témiscamingue. Il collabore notamment à l’émission Moteur de recherche diffusée sur Ici Radio-Canada Première. Passionné par le plein air et la nature, il a fondé sa propre entreprise en tourisme d’aventure, Exode bâtisseur d’aventures.

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