Éduquer, au-delà des livres

De quelle manière les bibliothèques peuvent-elles contribuer à un monde plus vert? À la Greenpoint Library de Brooklyn, l’environnement parle de lui-même.

Texte—Gabrielle Anctil
Photos—Christina Holmes

Juste au nord de Williamsburg, à Brooklyn, se trouve le quartier de Greenpoint, où hipsters et membres de la communauté polonaise se côtoient. C’est à cet endroit précis qu’a eu lieu l’un des déversements pétroliers les plus importants de l’histoire des États-Unis.

L’incident remonte au milieu du 19e siècle, alors qu’une cinquantaine d’usines de traitement du pétrole se dressaient le long d’un cours d’eau, au nord de Greenpoint. On l’a découvert seulement 140 ans plus tard, en 1978.

Selon les estimations, entre 17 et 30 millions de gallons d’huile, de benzène, de naphta — et divers autres produits cancérigènes — ont été déposés sous les pieds des gens du quartier.

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Une poursuite entamée en 2005 contre ExxonMobil, tenue responsable de la fuite, a mené à la création du Greenpoint Community Environmental Fund, chargé de financer des projets de verdissement et d’éducation à l’environnement.

C’est grâce à cet argent qu’a pu être rénovée la bibliothèque Greenpoint, qui a rouvert ses portes au plus fort du chaos de 2020. Détentrice d’une certification LEED, elle est à la fine pointe du design environnemental: panneaux solaires, utilisation judicieuse de la lumière naturelle et rigoles de drainage, aménagées afin de contrôler les eaux de ruissèlement. Le tout a été conçu par la firme Marble Fairbanks, en collaboration avec SCAPE.

Mais au-delà d’une liste de caractéristiques, c’est surtout sa mission éducative, intégrée au design même du bâtiment, qui la distingue.

Une bibliothèque au service de son quartier
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L’aménagement a été créé selon les principes du design biophilique (biophilic design), une approche visant à intégrer des éléments de la nature dans — et autour de — l’environnement bâti. Ceux et celles qui le fréquentent profitent du même coup de nombreux bienfaits sur leur santé physique et mentale. À Greenpoint, cette vision se constate dès l’abord du bâtiment: autrefois entouré d’une austère clôture, il est aujourd’hui ceinturé d’un espace vert. «Nous voulions célébrer le paysage indigène de la région», précise Gena Wirth, architecte paysagiste chez SCAPE. Au rez-de-chaussée, le carex de Pennsylvanie et l’amélanchier accueillent les visiteurs et les visiteuses.

«Les bibliothèques incarnent une pièce importante de l’infrastructure sociale. En plus d’offrir des livres, elles fournissent une série de services aux communautés, dont l’éducation est une part essentielle», ajoute Gena Wirth.

Dans la bibliothèque de Greenpoint, l’aspect didactique est avant tout visuel; c’est par les yeux qu’on apprend l’histoire environnementale de la région.

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Ainsi, des affleurements de granite bordent l’entrée pour symboliser le passé glaciaire. Au deuxième étage, des plants et des arbustes fruitiers natifs — hamamélis et cornouiller soyeux, notamment — sont agencés sur une terrasse, alors que les toits verts sont destinés aux insectes pollinisateurs. À l’intérieur, les murs des salles de réunion sont décorés de lattes de bois du coin: noyer, frêne, chêne rouge… «Des panneaux explicatifs placés ici et là mettent en valeur les particularités de la bibliothèque. Trouver où ils se situent fait partie de l’expérience», s’enthousiasme l’architecte Jason Roberts, directeur à la firme Marble Fairbanks.

Au troisième étage, on trouve des jardins cultivables, qui constitueront en été des occasions d’apprentissage pour les groupes communautaires qui s’en occuperont. Deux écolabs permettent aussi aux gens de mettre en pratique des principes de science citoyenne. De manière générale, l’espace est conçu de façon à promouvoir des pratiques écoresponsables: par exemple, une citerne d’eau de pluie servant à arroser les plantes incitera, on l’espère, la communauté à faire de même. «Peu de projets conjuguent l’aménagement du paysage avec l’éducation de la façon dont nous avons été appelés à le faire à Greenpoint», confirme Gena Wirth.

 

Plus qu’une institution assurant le prêt de livres aux humains, la bibliothèque est une oasis pour d’autres «habitants» du quartier:

«Nous avons planté des asclépiades, qui sont essentielles à la survie des papillons monarques. L’idée est que le vent et les insectes pollinisateurs contribuent à disperser les graines de la plante, et améliorent la diversité autour du bâtiment», espère l’architecte du paysage.

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Lire le monde en vert 
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«Mis à part leur valeur intrinsèque, les projets de bâtiments publics écologiques peuvent aussi servir à lancer des conversations à propos de l’environnement dans la communauté», lit-on dans un article intitulé «Tomorrow’s Green Public Library», paru en 2014 dans The Australian Library Journal. Et quels espaces sont mieux placés que les bibliothèques, associées à l’apprentissage et à la découverte, pour alimenter le dialogue?

La planète regorge d’exemples en la matière. À Johannesbourg, en Afrique du Sud, la bibliothèque présidentielle Thabo Mbeki sera partiellement construite en boue. Les bibliothèques de semences — où on peut «emprunter» des graines à cultiver et partager à notre tour le fruit de nos efforts —, apparues dans la région de San Francisco, se multiplient. À Melbourne, en Australie, la Library at The Dock est l’un des bâtiments publics les plus écologiques du pays.

Plusieurs valeurs guident le travail des bibliothécaires à travers le monde: accessibilité, diversité, éducation, responsabilité sociale, entre autres.

Pour beaucoup, les défis posés par la crise climatique demandent une réponse à la hauteur de leurs compétences — et tant mieux si cela peut se faire dans des bâtisses qui enrichissent l’imaginaire et alimentent la réflexion.

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Ancrée dans l’histoire du quartier, sur un sol probablement contaminé à jamais, la bibliothèque de Greenpoint est bien placée pour amener les gens qui la fréquentent à se mettre en action.

Gabrielle Anctil est chroniqueuse et recherchiste à la première chaine de Radio-Canada. Le reste du temps, elle écrit pour divers médias, dont Continuité, Unpointcinq et la Gazette des femmes. Été comme hiver, on la trouve, rayonnante, sur sa bicyclette.

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