Qui a peur des insectes?

Les insectes ont beau faire partie de notre quotidien, ils suscitent des émotions vives, souvent négatives. Pourtant, ce sont des alliés précieux pour la biodiversité. Et si on apprenait à les connaitre pour mieux les aimer?

Texte—Gabrielle Anctil
Illustrations—Mélanie Masclé

 

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«Ça y est, il est sorti de sa chrysalide!» m’écrit fébrilement mon oncle par un beau matin de septembre. Depuis plusieurs mois, il observe assidument les plants d’asclépiades de son jardin, sur lesquels de gracieux papillons monarques ont élu domicile au début de l’été. S’il n’a pas aperçu leurs minuscules œufs, les autres étapes du cycle de vie des insectes ne lui ont pas échappé: il a vu les chenilles rayées de blanc, de jaune et de noir, puis les chrysalides à l’intérieur desquelles les iconiques lépidoptères se forment, laissant peu à peu apparaitre leurs pigments orange brulé et noir. Chaque fois, il m’a tenue au courant, images et vidéos à l’appui — et ce jour-là ne fait pas exception. Quelques minutes après le texto, je reçois un appel. «Je l’ai vu! C’était magnifique!» Son émotion est contagieuse. Je passe le reste de la semaine à raconter l’histoire à qui veut bien l’entendre, en exhibant les photos du papillon comme s’il s’agissait de mon nouveau-né.

Les petites bibittes suscitent diverses réactions chez ceux et celles qui les croisent. Avez-vous peur des coquerelles? Poussez-vous un gloussement de plaisir lorsque vous apercevez un papillon voleter sur votre balcon?

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Un cri de dégout en voyant un poisson d’argent longer votre baignoire? Une chose est certaine: notre bienêtre est intimement lié au leur. Les insectes combinent en effet une multitude de rôles essentiels: pollinisateurs, laboureurs de sols, repas pour animaux, ils nous inspirent aussi des œuvres d’art grandioses, nous fournissent du miel et nous permettent de mesurer l’état de santé d’un écosystème. Alors que la taille de leurs habitats diminue comme peau de chagrin — la faute à la déforestation et à l’urbanisation, notamment —, il est essentiel de tisser une relation solide avec ces petits êtres qui nous entourent.

Défaire les idées reçues
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«Quand j’ai commencé à travailler à l’Insectarium, il y a 34 ans, les gens n’aimaient pas les insectes; ils étaient craintifs, constate l’entomologiste Marjolaine Giroux. Aujourd’hui, ils veulent apprendre à vivre avec eux.» Celle qui travaille au service de renseignements entomologiques du musée montréalais cite des cas où des particuliers la contactent pour déplacer des nids de guêpes ou de bourdons, voulant éviter de les tuer. «On ne peut pas les déménager», note-t-elle. «Mais on peut apprendre à les tolérer.»

De fait, même pour les entomologues amateur·rice·s les plus enthousiastes — comme moi! —, il reste encore du travail à faire pour dépasser les préjugés associés aux insectes. «Dans la plupart des cas, nos attitudes envers eux sont d’origine culturelle», note Carolina Torres, coordonnatrice d’activités en loisirs scientifiques à l’Insectarium. Il est vrai que nos réactions négatives n’ont souvent pas grand-chose de rationnel: au Québec, la grande majorité des insectes sont inoffensifs. Carolina Torres note que ce sont souvent les parents qui réagissent avec frayeur en visitant le musée, alors que les plus jeunes font surtout preuve de curiosité.

«Dans certaines cultures, où les gens vivent de façon plus immersive dans la nature, la peur est moins présente. On peut voir des enfants jouer avec les insectes, et même les laisser se promener sur leur corps.»

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Brrr… L’idée me donne des frissons.

Notre héritage judéo-chrétien serait aussi en partie à blâmer pour notre attitude négative envers les petites bêtes, explique la journaliste Andrea Appleton dans un essai pour le magazine philosophique Aeon. «La bible n’inclut que quatre références positives et 46 références négatives [aux insectes].» À l’inverse, elle pointe vers le Japon, où les insectes semblent susciter une curiosité sans bornes et où un entomologue français, Jean-Henri Fabre — oublié même dans son pays d’origine —, est élevé en idole.

Connaitre pour aimer
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«Beaucoup de gens nous écrivent parce qu’ils ont peur de la maladie de Lyme, raconte Marjolaine Giroux. Mais les tiques ne sont pas des insectes.» Pas des insectes? Je tombe presque de ma chaise à la découverte de ce simple fait. Pour qu’un petit être soit admis au club sélect des insectes, son corps doit être séparé en trois parties et orné de six pattes. «Les araignées ne sont pas des insectes», continue-t-elle à l’autre bout du fil, inconsciente de mon trouble. Cela dit, pour des animaux comme les oiseaux, un insecte ou une araignée, c’est un peu du pareil au même: les deux font un souper fort nutritif.

Cette découverte met en lumière l’un des enjeux principaux auxquels nous devons faire face: les insectes — et autres petites bêtes — nous sont généralement étrangers.

Or, ne dit-on pas que pour cesser d’avoir peur de quelque chose, il faut en premier lieu la connaitre?

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On trouve plus de 25 000 espèces d’insectes et d’autres arthropodes au Québec. Inévitablement, nous en croiserons une qui nous est inconnue, pour peu que nous prêtions attention à nos environs. Sortons donc dans notre jardin ou notre ruelle verte, ou encore arpentons le parc le plus près — à Montréal comme ailleurs, des centaines de petites bêtes y sont camouflées, sous les feuilles des buissons ou entre deux brins d’herbe. Justement, entendez-vous la cigale caniculaire, associée aux journées chaudes de l’été, qui fait aller ses muscles pour émettre un cri strident?

 

Halicte vert
Cigale canulaire
Corydale cornue
Papillon du cèleri
Sphinx colibri

Les papillons constituent une porte d’entrée idéale vers le monde de l’entomologie. En effet, rares sont ceux et celles qui ont peur de ces insectes si gracieux. Avec leurs couleurs éclatantes, on les aperçoit facilement qui trimbalent du pollen d’une fleur à l’autre. Essayez donc de dénicher un papillon du cèleri ou un sphinx colibri! Puis vient le temps de l’exposition progressive. Pourquoi ne pas chercher un insecte à l’allure moins ragoutante? Petite, j’étais terrifiée par les perce-oreilles, convaincue (à tort) qu’ils me mangeraient le cerveau à la moindre occasion. Avant de me confronter à mes angoisses, je pourrais partir à la rencontre de la corydale cornue, qui lui ressemble un peu trop à mon gout, mais dont les mandibules servent plutôt à câliner sa douce.

Les insectes font l’objet de plusieurs recherches scientifiques. Le déclin de leurs populations, engendré notamment par l’urbanisation et le réchauffement de la planète, n’est plus à prouver; il est donc essentiel de déployer des efforts pour assurer leur survie. Cet été, pourquoi ne pas dépasser nos craintes et nous arrêter pour admirer le travail des halictes verts, ces abeilles solitaires à la bedaine scintillante? Après tout, «on protège ce que l’on aime», disait Jacques Cousteau.

Carolina Torres, elle, est convaincue que la réconciliation est possible.

«On doit accepter la relation qu’on a avec notre peur, estime-t-elle. Il ne faut pas fermer la porte, parce que de l’autre côté, on trouvera peut-être un monde extraordinaire.»

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Gabrielle Anctil est journaliste indépendante. On l’entend à l’émission de radio Moteur de recherche, on la lit dans Québec science, BESIDE et Continuité. On la voit aussi sur les ondes de Savoir média, dans l’émission La bataille pour la forêt. Elle est l’autrice de l’essai Loger à la même adresse aux éditions XYZ. Été comme hiver, on la trouve, rayonnante, sur sa bicyclette.

 

Espace pour la vie regroupe l’Insectarium, le Biodôme, la Biosphère, le Jardin botanique et le Planétarium. Ces cinq institutions prestigieuses de la Ville de Montréal forment le plus important complexe en sciences de la nature au Canada. Ensemble, elles amorcent un mouvement audacieux, créatif et urbain, où se repense le lien entre l’être humain et la nature, et où se cultive une nouvelle façon de vivre.

À l’instar des autres institutions d’Espace pour la vie, l’Insectarium souhaite accompagner l’être humain dans sa quête de mieux vivre la nature, tout particulièrement en ce qui a trait à sa relation aux insectes.

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