Faut-il culpabiliser d’avoir un climatiseur?

Bien que le climatiseur nous rafraichisse, il contribue aussi à faire grimper les degrés au thermomètre et nuit à nos liens avec les autres et la nature.

Texte — Gabrielle Anctil
Illustration — Marie-Élaine Grant

Dormez-vous bien quand il fait chaud?

J’écris ceci alors que le mercure frôle les 40 degrés de température ressentie depuis quelques jours. La nuit, pour lutter contre la chaleur, je prends possession du salon — loin du corps bouillonnant de mon copain —, où je dors d’un sommeil agité sous les pales d’un ventilateur.

J’ai chaud. Mais je ne suis pas la seule à être incommodée.

Une étude parue en 2022 dans la revue Cell confirme que l’être humain moyen perd déjà 44 heures de sommeil (ou 11 nuits) chaque année en raison des canicules.

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De fait, on roupille bien mieux à des températures entre 15 et 19 degrés Celsius. Malheureusement, le phénomène ne fera qu’empirer dans les prochaines années, crise climatique oblige.

Pas surprenant, donc, que les climatiseurs soient de plus en plus populaires sur la planète. En 2020, on en dénombrait 1,9 milliard autour du monde, principalement aux États-Unis et en Chine. Au Québec, deux personnes sur trois en possédaient un en 2019.

C’est mon cas, depuis l’été dernier. La machine est arrivée en même temps que toutes les choses de mon copain quand nous avons emménagé ensemble. «Pas question de me servir de cette affaire-là!», ai-je déclaré d’emblée. Beaucoup plus affecté par la chaleur que moi, il a ignoré mes protestations et a fixé l’appareil à la fenêtre. À mes valeurs environnementales, il venait d’opposer son bienêtre. Je n’ai pas insisté. Qui étais-je pour l’empêcher d’être à l’aise?

Car ce n’est pas qu’un caprice: la température affecte notre santé. En nous empêchant de bien dormir, par exemple, elle entraine «une diminution des performances cognitives, une baisse de la productivité, un affaiblissement de la fonction immunitaire, des effets cardiovasculaires néfastes, la dépression, la colère et le comportement suicidaire», lit-on dans Cell.

Cela dit, il est essentiel de considérer le climatiseur comme — au mieux — une béquille.

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Cet appareil, divin lors des vagues de chaleur, constitue peut-être l’un des symboles les plus puissants de nos comportements délétères pour la planète. Il surconsomme l’énergie, déplace le problème chez les voisin·e·s, rejette des gaz à effet de serre (GES) à outrance dans l’air et bouleverse même le lien que notre corps entretient avec son environnement.

Je t’aime, climatiseur
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Saviez-vous que la chaleur fait de nombreuses victimes chaque année? L’Organisation mondiale de la santé estime qu’en 2050, elle pourrait entrainer le décès de plus de 255 000 personnes à travers le monde. Ces vies pourraient sans contredit être sauvées par un climatiseur, un appareil qui fonctionne un peu comme un réfrigérateur inversé.

Inventé en 1902, le climatiseur a permis de résoudre le problème d’un imprimeur new-yorkais en enrayant l’humidité, qui déforme le papier et compromet le processus d’impression en couleur. La machine s’est ensuite répandue dans les usines dont les procédés dépendaient d’un contrôle de la température. Le bienêtre des employé·e·s, lui, s’en trouvait accidentellement bonifié.

Aujourd’hui, le climatiseur a radicalement transformé nos villes — et nos vies. Il a aussi, littéralement, créé une dépendance. Car une surutilisation de l’appareil dérègle notre corps, au point où il est de moins en moins adapté aux fluctuations de température. Naturellement, lorsque le printemps arrive, nous nous habituons tout doucement au mercure qui grimpe.

Ainsi, une personne qui passe l’été à l’intérieur et au frais souffrira davantage des conséquences d’une canicule, ne s’étant pas adaptée aux variations climatiques.

Une solution toute simple serait d’éviter de transformer nos lieux de vie et de travail en glacières, en minimisant l’écart entre l’intérieur et l’extérieur. Et lorsque les grosses chaleurs sont passées, pourquoi ne pas éteindre l’appareil?

Nous pourrions renouer avec les mouvements de l’été, profiter de la brise, entendre les oiseaux se courtiser, sentir les bouffées de lilas. Nous pourrions savourer la variation des journées.

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L’une des choses que je préfère de la belle saison est de sentir que je vis presque dehors, les fenêtres grandes ouvertes, les mains sales de terre après une pause diner passée à désherber. La climatisation me donne l’impression de vivre dans un monde aseptisé, prévisible, où toutes les journées se ressemblent.

Glou glou glou
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Chaque seconde, dix airs climatisés sont vendus autour du globe, et ce nombre se maintiendra pour les 30 prochaines années, estime l’Agence internationale de l’énergie. Les ronronnantes machines représentent aujourd’hui 5% de la facture électrique des ménages québécois et 10% de la consommation d’électricité planétaire, un chiffre qui devrait tripler d’ici 2050.

Au Québec, avec l’électrification à venir du parc automobile et de larges pans de notre secteur industriel, la production énergétique actuelle ne suffira pas. On peut s’attendre à voir pousser plus d’éoliennes, voire de nouveaux barrages — avec les conséquences sur l’environnement que ces travaux d’envergure impliquent.

Les substances frigorigènes qui refroidissent nos maisons sont aussi des GES de 1 000 à 3 000 fois plus puissants que le CO2. Un mauvais entretien ou un démantèlement inadéquat de l’appareil en fin de vie libèrent ces gaz dans l’atmosphère. «Leurs fuites directes représentent environ 3% des émissions américaines», révélait le Time en 2022.

Chacun·e chez soi
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De tous les effets négatifs du climatiseur, le plus pervers — et le plus méconnu — est probablement celui qu’il a sur le tissu urbain.

La célèbre urbaniste Jane Jacobs avait bien compris l’importance des communautés actives lorsqu’elle a publié son livre Déclin et survie des grandes villes américaines (1961). Elle y décrit le «ballet du trottoir» dans son quartier new-yorkais, où «des personnes de races et de niveaux de revenus différents se côtoient sans conflit», et où la sécurité est assurée par les multiples «yeux sur la rue». Nous connaissons intuitivement ce concept: ces yeux sont ceux du couple âgé qui se berce doucement sur son balcon avant, ceux d’un parent dont les enfants jouent sur le trottoir et qui prépare le souper en gardant la fenêtre ouverte.

Les climatiseurs viennent bouleverser cet important équilibre. Il faut souvent placer l’appareil dans le cadre d’une fenêtre, ce qui nous bouche la vue. De l’extérieur, cette rue animée laisse graduellement place à un alignement de machines bourdonnantes, parfois coulantes, sans êtres humains. Irrité·e par le bruit, vous finissez par vous en procurer une, vous aussi.

Une étude menée à Phoenix, en Arizona, précisait que la chaleur rejetée par les climatiseurs augmentait d’au moins un degré Celsius la température extérieure pendant la nuit — ce qui vient s’ajouter aux 10 degrés Celsius supplémentaires que les ilots de chaleur peuvent générer en ville, comparativement à la campagne. Le couple âgé que vous saluez chaque jour reste désormais à l’intérieur, le parent emmène ses enfants au cinéma plutôt que de les observer jouer dehors.

En effritant le tissu social, le climatiseur compromet notre capacité à répondre aux besoins des plus vulnérables, et ce, aux pires moments de l’été.

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L’isolement a été identifié comme un facteur aggravant pour le risque de mortalité lors des vagues de chaleur comme celles de Chicago en 1995 et de Paris en 2003. À l’inverse, les liens sociaux représentent une solution aux dangers posés par les chaleurs extrêmes.

Fraicheur sur commande
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Que faire alors? Devrions-nous nous sentir coupables d’avoir acheté un appareil qui améliore notre confort?

Bien sûr que non. La chaleur pose un danger particulier pour les personnes âgées, les enfants et les personnes souffrant de maladies préexistantes, telles que le diabète, l’hypertension artérielle ou les problèmes cardiaques, qui sont particulièrement vulnérables. Dans ces cas, la climatisation peut être considérée comme un besoin essentiel.

Pour les autres, il faut apprendre la modération. Le Time dresse une liste exhaustive de solutions de rechange pour rendre la chaleur plus tolérable: «[D]ouches froides, ventilateurs bien placés qui encouragent les brises croisées vigoureuses, ouverture des fenêtres aux endroits stratégiques d’un appartement ou d’une maison, fenêtres fermées lorsque la lumière directe du soleil les traverse, hydratation, mise à l’arrêt des appareils qui peuvent générer de la chaleur, apprentissage de la distinction entre le danger et l’inconfort dû à la chaleur, sommeil avec des chaussettes mouillées pointées vers un ventilateur, et bien d’autres choses encore.»

Et quand tout ceci ne fonctionne pas, le climatiseur peut être envisagé.

Surtout, il est temps de considérer la climatisation pour ce qu’elle est: un problème de société, bien plus qu’un choix personnel. L’architecture et l’urbanisme de nos villes tiennent pour acquis que nous aurons accès à cette machine pour réguler la température de nos bâtiments. Le climatiseur justifie des constructions complètement déconnectées du climat.

C’est ce qu’affirme l’auteur du livre Climatisation naturelle pour une architecture contemporaine, Pierre Magnière: «Aujourd’hui, quand on veut une bâtisse fraîche, on construit comme on veut et ensuite on demande au frigoriste d’ajouter un climatiseur», dénonce-t-il.

Pourtant, les techniques de construction permettant de conserver la fraicheur en été sont nombreuses. Déjà, au 5e siècle, les écrits du poète perse Nasir Khusraw Safarnāma faisaient mention des badguir, littéralement des «attrape-vent». Ces tours permettaient de diriger les brises vers l’intérieur des maisons et d’en réduire la température d’une dizaine de degrés.

Les architectes d’aujourd’hui rivalisent d’inventivité pour imaginer des constructions adaptées au climat. Les villes de l’avenir pourraient remettre au gout du jour les porches bien aérés ou les fontaines d’eau, dont l’évaporation contribue à nous rafraichir.

Surtout, n’oublions pas l’importance de la verdure pour diminuer les ilots de chaleur. Nos maisons pourraient être orientées de manière à ce que le vent du soir les traverse. Pour une fois, l’inspiration pourrait venir des pays du sud, là où l’architecture s’adapte à la chaleur depuis des siècles.

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Il nous faudra changer nos habitudes. Cinq écoles primaires au Québec ont testé l’idée que les cours soient donnés à l’extérieur quand il fait trop chaud. Nous pourrions aussi partager notre froid, comme le font les bibliothèques, par exemple. À quand la popularisation de la sieste d’après-midi au plus fort des chaleurs d’été? Ou encore, pourquoi ne pas remettre au gout du jour les éventails décorés, comme les appréciaient les femmes de la cour au Japon du 17e siècle? 

Quoi qu’il en soit, le climatiseur ne doit être qu’une étape vers des villes mieux conçues et plus vertes. Comme le dit le critique architectural britannique Rowan Moore, «environnementalement parlant, la climatisation est antisociale […], une technologie parfaitement néolibérale».

Nos étés seront de plus en plus chauds. La climatisation représente un remède essentiel pour traverser ces journées éprouvantes qui nous attendent. Mais il faut dès à présent tenter d’imaginer un monde où elle serait, au mieux, un outil pour les situations extrêmes. Évitons de tomber dans son piège de fraicheur, qui menace notre lien aux autres et à la nature.

Gabrielle Anctil est journaliste indépendante. On l’entend à l’émission de radio Moteur de recherche, on la lit dans Québec science, BESIDE et Continuité. On la voit aussi sur les ondes de Savoir média, dans l’émission Bataille pour la forêt. Elle est l’autrice de l’essai Loger à la même adresse aux éditions XYZ. Été comme hiver, on la trouve, rayonnante, sur sa bicyclette.

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