La naissance d’un bateau

Quand Eric Letham et Spencer Duncan ont entrepris de fabriquer de leurs mains un voilier pour parcourir le monde, ils ne se doutaient pas que le processus de construction lui-même serait la plus belle des aventures.

Texte—Casey Beal
Photos—Spencer Duncan

Un projet, peu importe l’envergure, se construit étape par étape. Pour les constructeurs de bateaux amateurs Eric Letham et Spencer Duncan, la véritable aventure réside dans le déferlement de tâches qu’ils doivent accomplir chaque jour.

Les deux amis originaires de Salmon Arm, en Colombie-Britannique, ont entrepris de construire un ketch de 39 pi. Ils ont pris cette décision il y a quelques années, à Vancouver, alors qu’ils étaient attablés devant un bol de nouilles épicées. Une fois le voilier fabriqué, l’objectif était de l’utiliser pour parcourir le monde en quête de vagues chaudes et de plages désertes et infinies. Mais ils ne sont pas près de sillonner les océans. Pour le moment, ils trouvent leur bonheur dans le travail qu’ils font au quotidien.

Photo: Michael Barrus

À l’époque, Eric et Spencer n’étaient pas (encore) des experts en construction de bateau, mais ils étaient très motivés à apprendre.

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En fait, Eric a déjà fabriqué des embarcations plus petites à bord desquelles ils ont pêché et campé sur le littoral de la région du Nord-Ouest Pacifique. Il a aussi construit un kayak, qui lui a permis de se rendre de Vancouver jusqu’en Alaska. La construction d’un voilier de haute mer capable d’affronter le grand large est cependant une entreprise beaucoup plus ambitieuse.

Il leur fallait d’abord un atelier. Après tout, on ne construit pas un bateau de 39 pi dans sa cour. Ils se sont procuré quelques ouvrages et ont appris par eux-mêmes les bases de la construction à ossature de bois. Pendant des mois, ils ont mesuré et coupé d’énormes pièces de bois. Ils devaient faire preuve d’une grande précision pour qu’elles puissent s’emboiter les unes avec les autres. Le propriétaire d’une petite scierie locale a généreusement partagé ses connaissances avec eux: il les a même emmenés sur un ancien sentier de chèvres pour qu’ils choisissent avec lui certains des arbres qui serviraient à la construction de l’atelier.

Après y avoir mis la touche finale, les deux amis ont inauguré l’atelier dans la plus pure tradition d’hospitalité de Salmon Arm. Pour célébrer la fin de cette étape et le début de la construction du voilier, ils ont prévu une fête avec de la musique live et de quoi manger et boire.

Eric et Spencer ont longuement réfléchi au modèle idéal de bateau qu’ils souhaitaient fabriquer. Ils ont finalement trouvé ce qu’ils cherchaient dans le camarone, un dessin du designer Sam Devlin qui, jusqu’à présent, n’a jamais vu le jour.

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Il est facile de voir ce qui les a séduits dans le modèle conçu par Devlin. Il suffit de regarder le dessin pour comprendre l’attrait qu’exerce ce bateau raffiné et élégant, qui semble fait pour explorer le monde. Le duo a aussi aimé la présence de plusieurs espaces de rangement pour stocker les éléments essentiels à la vie en mer, à savoir la nourriture et l’eau, les planches de surf et la bière.

Ils ont appelé leur bateau Burnett, d’après Burnett Bay, un endroit isolé sur la côte de la Colombie-Britannique où ils ont fait l’une de leurs premières excursions d’une semaine ensemble. C’est un nom qui convient bien à leur «baleine blanche», car, depuis, ils cherchent à reproduire la perfection sereine de cette aventure. Spencer raconte en riant que les questions qu’on leur pose le plus souvent sont: «Comment s’appelle le bateau?» et «Quand sera-t-il prêt?» Ils sont déjà contents de pouvoir répondre à la première question, ajoute-t-il, et ne sont pas pressés de se fixer une échéance.

Peu de temps après la construction de l’atelier, une occasion en or s’est présentée. Une connaissance les a mis en contact avec un Australien, un chapelier excentrique avec un penchant pour les régates. Il avait besoin de faire convoyer un bateau d’une rive à l’autre de l’océan Indien, de la Thaïlande à l’Afrique du Sud, à temps pour une traversée de l’Atlantique. Il a invité Eric et Spencer à faire partie de l’équipage pendant une partie du trajet. Bien que nerveux, le duo a convenu qu’il s’agissait d’une expérience inestimable et d’une entrée en matière idéale pour les futures aventures sur Burnett. Même avec peu d’informations, ils voyaient bien que c’était le genre d’offre qu’ils ne pouvaient pas refuser. Ils ont donc accepté.

Le voyage s’est révélé marquant, une véritable aventure doublée d’un cours intensif sur la vie dans des conditions de promiscuité extrêmes.

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À bord du bateau, Eric et Spencer partageaient l’espace avec trois personnes qu’ils ne connaissaient pas. Ils ont vécu des journées de chaleur extrême et parcouru des mers agitées. Partis de Thaïlande, ils se sont rendus jusqu’à l’ile Maurice en passant par le Sri Lanka et les Maldives. Ils ont affronté des tempêtes et pêché des poissons exotiques. Ils se sont brulé les pieds en essayant ici et là de jouer au soccer sur le sable chaud avec des enfants du coin. S’ils n’avaient pas suivi leur rêve jusque-là, ils n’auraient peut-être jamais entrepris ce voyage. Déjà, Burnett leur faisait voir du pays.

Depuis leur retour, Eric et Spencer ont bien avancé la construction de Burnett, mais ils ont aussi dû ralentir la cadence et trouver un rythme de travail plus adéquat. Ils ont en effet pris conscience qu’un projet comme le leur «n’est pas une course». C’est un rêve autour duquel on apprend à vivre, et surtout pas quelque chose qu’on doit se dépêcher de terminer. Chaque fois qu’ils ont dû faire une pause, ils sont revenus énergisés et impatients de s’y remettre.

Leur site web, Building Burnett, recense avec tendresse les nombreux enseignements qu’ils ont tirés de leur expérience. On y lit le soin qu’ils mettent à réaliser chacune des étapes et leur fierté de voir le bateau prendre forme. La méthode du cousu-collé qu’ils ont choisi d’utiliser exige une grande précision. Il faut tout mesurer de façon à satisfaire des normes strictes, car tout élément susceptible de compromettre l’intégrité ou la symétrie du bateau peut constituer un risque réel une fois celui-ci en haute mer, loin du rivage.

Ils étudient minutieusement chaque élément avant de prendre une décision. Ainsi, une fois qu’ils mettront enfin les voiles, ils pourront se concentrer sur le vent, les vagues et la météo, et faire confiance à ce qu’ils ont bâti.

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Chacune des étapes fait émerger des occasions d’actions inattendues. Les deux amis se sont ainsi mis en quête de plomb pour lester la quille du bateau, ce qui les a amenés à faire des séjours spontanés dans les iles du Golfe, en Colombie-Britannique, où ils ont réparé un vieux camion et acheté une scie à chaine d’occasion dans un stationnement.

En adoptant le rythme plus lent qui convenait à la réalisation de leur rêve, Eric et Spencer ont mis à profit une leçon qu’il aura fallu à nombre d’entre nous plus d’un an d’isolement à apprendre: le chemin lui-même est tout aussi important que la destination. Burnett, le bateau comme l’idée, leur a déjà permis de vivre toute une vie d’aventures, et le meilleur reste à venir.

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