Une architecture à l’épreuve du temps

La nouvelle maison de Carmen Dee, construite en territoire navajo, suit trois principes: elle est adaptée à l’environnement local, elle est facile à reproduire et elle tiendra très longtemps.

Texte—Sacha Obas
Photos—Janie Lin

«Tu ne veux pas trop t’éloigner de ton territoire. Tu veux pouvoir revenir et vivre de la terre qui a nourri tes parents», dit Carmen Dee.

Cette femme de 51 ans, mère de deux filles adolescentes et membre de la nation navajo, le sait mieux que quiconque. Elle ressent depuis toujours un attachement profond à la terre. Au début de sa vie adulte, elle est partie étudier en ville. Mais, comme sa mère, elle est revenue dès ses études terminées. C’était il y a 20 ans. Son père, un guérisseur traditionnel qui parlait seulement le navajo, a veillé à ce qu’elle parle aussi leur langue d’origine et qu’elle connaisse les traditions de sa communauté.

L’an dernier, Carmen Dee a pu construire la maison de ses rêves sur la terre où elle prévoit passer le reste de ses jours. Appelée Four Peaks House en référence aux quatre montagnes sacrées de la culture navajo, la maison a été conçue et bâtie avec la collaboration du Fonds de revitalisation navajo et du Fonds fiduciaire navajo de l’État de l’Utah. Des professeur·e·s du Département d’architecture de l’Université de l’Utah et leurs élèves ont également participé au projet. La nouvelle propriétaire espère que sa descendance vivra dans sa maison pendant des siècles.

Four Peaks House se veut un modèle pour les futures habitations construites sur les terres navajos. La maison est conçue de manière à pouvoir être reproduite à peu de frais pour lutter contre la crise du logement qui touche actuellement la région.

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Les Navajos vivaient déjà depuis des siècles dans la région de Four Corners, au Colorado, quand les colons sont arrivés: d’abord les Espagnols, puis ceux qui finiraient par s’appeler les Américains. Ce sont ces derniers qui ont volé leur bétail, incendié leurs champs et leurs maisons et déplacé les personnes survivantes. Plus de 36 millions d’hectares de terre ont été volés aux Autochtones depuis la fin des années 1800. Aujourd’hui, pour tenter de réparer en partie ce préjudice, le Fonds fiduciaire de consolidation des terres, grâce au programme Buy-Back, rachète des biens fonciers à des propriétaires qui acceptent de les vendre et en restitue la propriété aux membres de la nation.

DesignBuildBLUFF est un programme d’architecture de l’Université de l’Utah qui construit chaque année une maison pour une famille dans le cadre de ce projet de rachat de terres en faveur des Navajos. Les architectes Atsushi et Hiroko Yamamoto coordonnent le programme.

Four Peaks House a été construite dans les environs de White Mesa, un village de 173 habitant·e·s, où il n’y a ni quincaillerie ni épicerie. Il n’y a même pas de route asphaltée. Conçus l’été dernier, les plans de Four Peaks House devaient prendre en compte l’éloignement du logement et l’absence de services. À part quelques autres maisons, il n’y a rien à moins d’une heure et demie de route.

Pour le moment, Four Peaks House ne dispose pas de l’eau courante — comme plus de 40% des foyers navajos —, mais le financement des services collectifs a été approuvé. «Je ne vais pas insister ni faire de problèmes, car je sais que certaines personnes attendent entre 5 et 20 ans pour obtenir ces services. Je peux bien patienter», dit Carmen Dee en riant.

Afin d’encourager d’autres personnes de la région à se construire la même maison, les universitaires qui participent au projet ont recours au modèle d’investissement en travail rendu populaire par Habitat pour l’humanité: les futur·e·s propriétaires de chaque logis participent à sa construction pour en réduire le cout.

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«On ne peut construire qu’une maison par an, explique Atsushi Yamamoto. Si d’autres personnes peuvent les reproduire, nous aurons un plus grand impact.»

L’architecte et son équipe souhaitaient donc que la maison soit suffisamment simple pour pouvoir être reproduite en moins de 60 jours par une dizaine de personnes non professionnelles, mais motivées. En pratique, cela signifiait que chacune devait pouvoir être construite sans équipements lourds et sans qu’il faille transporter de grandes quantités de béton. Les matériaux devaient être légers, abordables et accessibles. L’équipe a par exemple choisi de la tôle ondulée et un parement en cèdre pour leur durabilité, leur entretien minimal et les économies d’énergie qu’ils engendrent.

«Nous avons utilisé un peu de béton, mais le peu que nous pouvions transporter sur le site a dû être mélangé à la main. Et en l’absence d’équipements lourds, les matériaux ne devaient pas faire plus de 18 pi [5,5 m] pour que deux personnes puissent les porter», explique Atsushi Yamamoto.

D’autres contraintes liées à l’habitabilité ont été inévitables: la maison devait supporter à la fois les longs étés caniculaires de l’Utah et les hivers courts, mais rudes. Et, surtout, résister à 200 ans d’usure, durée de vie minimum d’une véritable architecture, selon les deux architectes responsables du projet.

Four Peaks House réunit à la fois des éléments modernes et traditionnels. Carmen Dee a par exemple insisté pour que la porte donne sur l’est, afin qu’elle puisse prier et faire une offrande chaque matin quand les rayons du soleil pénètrent dans le logement.

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La maison comprend également un hogan, petite pièce en bois et en terre séparée d’ensemble. Ces structures faisaient autrefois office de domicile pour les Navajos, mais elles sont aujourd’hui principalement utilisées pour les cérémonies traditionnelles.

Carmen Dee espère que ses filles reviendront vivre en territoire navajo et se créeront un habitat similaire. «J’encourage mes enfants à finir leur scolarité, dit-elle. Mais ensuite, l’espace ne manque pas près de chez moi.»

Le vidéojournaliste et écrivain indépendant Sacha Obas, installé à Montréal, se passionne pour les enjeux sociaux. Il a publié des articles dans le Montreal Times, le Montreal Community Contact et le Concordian.

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