Une mort pleine de vie

Quand on ne les délaisse pas, on les accuse de pollution débridée: les cimetières ont la vie dure par les temps qui courent. Pourtant, ils jouent un rôle essentiel — à la fois écologique et humain — pour ceux et celles qui sont encore vivant·e·s.

Texte—Gabrielle Anctil
Illustrations—Zoé Zénon

L’unique fois où j’ai dormi dans un cimetière, c’était au Vermont, en 2018. Ma journée de vélo avait été longue et il commençait à faire noir; c’était le seul endroit que j’avais trouvé pour planter ma tente. Je me suis installée dans un coin, près de la tombe d’une dame dont le mari était encore vivant. Je lui ai parlé un peu et, le lendemain, je l’ai remerciée de m’avoir laissé passer une nuit tranquille.

La plupart de mes souvenirs de cimetière sont liés à des voyages. Il y a eu mes visites de lieux iconiques, comme le Père-Lachaise, à Paris, ou Recoleta, à Buenos Aires. Et il y a eu les cimetières ruraux, apparus au détour de routes de campagne. Mes grands-parents eux-mêmes sont enterrés dans celui de leur village, à 400 km de chez moi. Je ne vais pas les voir assez souvent, et je ne suis pas la seule: d’après une publication du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, en France, 83% des adultes de 40 ans et plus ne dépassent pas 10 visites dans un cimetière par année.

Cela confirme une tendance que l’on pouvait déjà deviner: la fréquentation des cimetières est en baisse. Pourtant, leur histoire est riche — et, malgré les apparences, le rôle qu’ils jouent dans notre quotidien l’est aussi. Il serait imprudent de les oublier.

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Voici pourquoi.

Mourir jadis
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Depuis la nuit des temps, l’être humain meurt. Que faire de sa dépouille terrestre? La réponse à cette question se raccroche à l’évolution des religions et des croyances. Les êtres humains préhistoriques enterraient leurs défunt·e·s, parfois avec des armes ou des crânes d’animaux, afin de leur offrir une protection — contre les bêtes sauvages, les esprits — dans l’au-delà. Certain·e·s déposaient plutôt les cadavres au sommet d’une montagne, laissant aux éléments et aux charognards le soin de les disperser (cette pratique existe encore au Tibet et dans certaines régions de la Chine). La méthode de l’inhumation a elle aussi traversé les époques, se modulant selon l’évolution des mœurs. Le tout premier architecte, l’Égyptien Imhotep, est d’ailleurs connu pour ses constructions mortuaires.

De l’autre côté de la Méditerranée, les Romain·e·s interdisaient les monuments funéraires dans les cités pour des questions d’hygiène; ces derniers étaient plutôt érigés le long des voies d’accès. La nécessité d’enterrer les mort·e·s loin des vivant·e·s était, de fait, inscrite dans leurs lois. Un savoir qui s’est malheureusement perdu au Moyen-Âge: dans les campagnes, les plus nanti·e·s ont commencé à participer au financement de l’église locale en échange d’une sépulture à l’intérieur même du bâtiment, sous les dalles. Les plus démuni·e·s devaient se contenter du jardin extérieur, en terre bénite. Avec le temps, tous les bâtiments religieux se sont dotés d’un espace funéraire, qui est devenu un genre de parc avant l’heure, où se côtoyaient des écrivains publics, des artistes du cirque et même des travailleuses du sexe.

Puis, (gros) nuage à l’horizon: la peste. Avec les décès massifs provoqués par les épidémies successives, on en est venu à enterrer les pestiféré·e·s drapé·e·s d’un simple linceul dans des fosses communes, que l’on ne refermait qu’après les avoir bien remplies — elles pouvaient contenir jusqu’à 3 000 corps. Une pratique qui a donné lieu à une série d’incidents macabres: ici un mur qui s’écroule, projetant des dizaines de cadavres dans les caves des maisons et les rues avoisinantes; là une inondation qui fait remonter à la surface des défunt·e·s à demi décomposé·e·s. Le tout accompagné d’odeurs putrides…

Il était temps de sortir les espaces funéraires du cœur des villes.

Mais pour ça, il faudra attendre la moitié du 19e siècle.

En Amérique du Nord, c’est à Cambridge, au Massachusetts, que le premier cimetière moderne a fait son apparition: Mount Auburn, ouvert en 1831.

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Dans ce lieu de plaisance hors de la ville, des gens issus de toutes les couches de la société venaient flâner ensemble, se promener en carriole, chasser et entretenir le bout de terrain dédié à leur famille. C’était pour les plus riches l’occasion d’étaler leur opulence, en important des plantes exotiques des quatre coins du monde — et, pour les plus pauvres, l’occasion d’admirer une diversité botanique qui leur était jusque-là inaccessible.

Conçus selon les valeurs du jardin à l’anglaise, avec des pelouses bordées d’aménagements asymétriques, ces cimetières ont été des sources d’inspiration pour les premiers parcs publics aux États-Unis. Le célèbre Central Park, conçu par Frederick Law Olmsted à New York, est de fait un descendant direct des espaces ruraux comme Mount Auburn.

Si les cimetières ont commencé à se multiplier, les habitudes allaient — de nouveau — changer. En 1874, le chirurgien de la reine Victoria d’Angleterre a publié un livre où il faisait la promotion de la crémation pour des raisons de santé publique. En effet, à mesure que la population se densifiait, les risques de propagation de maladies s’accéléraient, estimait-il. C’est cependant dans les années 1980 que la pratique est devenue réellement populaire. En 2018, au Canada, environ 72% des décès se sont soldés par une crémation. Les raisons sont multiples: pratique moins couteuse, plus simple à organiser, et qui permet aux familles de ne pas exposer un corps transformé par la maladie, par exemple.

On voit désormais des urnes décorer des manteaux de cheminée, quand les cendres ne sont pas carrément disséminées dans un lieu symbolique. Le cimetière a perdu ses lettres de noblesse.

Plein de vie… et de polluants
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«La période de gloire du cimetière remonte au 19e siècle, à l’époque où c’était une fierté pour une famille d’avoir une sépulture», m’a confirmé Julien Des Ormeaux, fossoyeur, l’hiver dernier. Nous nous trouvions dans le cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, inauguré à Montréal en 1855. Autour de nous, les pierres tombales étaient recouvertes d’un tapis blanc. Diverses figures marquantes de l’histoire de la ville se côtoient dans cet endroit mythique, le plus grand lieu de sépulture au pays — de René Angelil, le mari de Céline Dion, à Thérèse Casgrain, la militante féministe, en passant par Émile Nelligan, le poète.

Dans le pickup de Julien, je sentais mes extrémités dégeler pendant que le chauffage bourdonnait. «Avant, il y avait des loups, ici», m’a lancé le fossoyeur entre deux manœuvres expertes sur les petits chemins enneigés. La déclaration m’a laissée rêveuse.

Il s’avère que les cimetières constituent un lieu majeur de préservation de la biodiversité. En 2019, une équipe a découvert une toute nouvelle espèce d’insectes dans le cimetière de Green-Wood, en plein cœur de Brooklyn.

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La même année, une méta-analyse a dénombré 140 taxons à travers le monde dont la préservation était directement liée à des espaces funéraires. En 2015, une équipe trouvait une poignée d’orchidées rares dans des cimetières de Turquie, alors qu’une autre, en 2008, avait mis la main sur des plantes médicinales au Bangladesh. Et la recherche sur le sujet débute à peine.

Une chose est sure: sans trop faire de vagues, les cimetières jouent un rôle essentiel dans la chaine écologique. Pourtant, ils ont mauvaise presse. Et il y a de quoi: selon une étude publiée dans le Berkeley Planning Journal, les enterrements réquisitionnent chaque année l’équivalent du bois nécessaire pour construire 4,5 millions de maisons. On inhume ainsi 2 700 tonnes de cuivre et de bronze, 104 272 tonnes d’acier et 4 millions d’acres de forêt. Pour maintenir l’apparence extérieure très lisse des cimetières traditionnels, avec leur pelouse parfaitement entretenue, il faut en outre des gallons de fertilisant et des heures de tondeuse — un engin immensément polluant, comme on le sait.

La mode de l’embaumement est aussi à remettre en question. Lors de la guerre civile, aux États-Unis, certaines familles riches étaient prêtes à payer pour rapatrier le corps d’un soldat tombé au combat. Le hic: à l’époque, impossible de réfrigérer le défunt, qui parvenait parfois à destination dans un état de décomposition avancé. Sont alors entré·e·s en scène les embaumeur·euse·s, qui remplaçaient (parfois de manière rudimentaire) le sang par un mélange de mercure et d’arsenic, qui laissera finalement place au formaldéhyde. La pratique s’est popularisée à la mort du président Abraham Lincoln, en 1865 — au point où, aujourd’hui, les Américain·e·s sont enterré·e·s chaque année avec 4,3 millions de gallons de fluides d’embaumement, dont 827 060 gallons de formaldéhyde, de méthanol et de benzène.

L’effet de ces polluants sur les sols demeure cependant mal connu, selon le directeur du Département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Gilles Bronchti. «L’embaumement entraine un ralentissement de la décomposition, tout comme le fait de placer la dépouille dans un cercueil. Comme le corps ne se décompose pas, il a très peu d’impact sur l’environnement dans lequel il est placé.» Si, dans ce contexte, les conséquences sont difficiles à mesurer, les produits d’embaumement n’en restent pas moins nocifs pour l’environnement à la base, concède-t-il. On peut penser à leur processus de fabrication, ou au fait que certains d’entre eux finiront forcément dans les égouts. Au moins, dans un cadavre, ils restent enfermés.

Une étude tchèque a révélé qu’un corps — sans produits ajoutés — modifie l’environnement dans lequel il est placé jusqu’à 4 500 ans après son enterrement. «Mais peut-on vraiment parler de pollution?» questionne Gilles Bronchti. La décomposition d’un cadavre est somme toute un processus naturel, qui a le potentiel d’enrichir le milieu dans lequel il se produit, un peu comme le compostage.

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Le problème concerne plutôt la quantité de corps accumulés à un même endroit — la dose fait le poison — et les éléments qui les entourent. On sait par exemple que les métaux utilisés dans les cercueils peuvent pénétrer le sol et les nappes phréatiques avoisinantes.

Mourir vert
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En vieillissant, nous conservons nos valeurs écologiques: c’est ce que confirme une étude publiée en 2021 dans le journal Mortality. On y découvre que la majorité des environnementalistes aux cheveux blancs ont l’intention de passer par la crémation après leur mort — la pratique leur paraissant plutôt écolo, malgré son fort poids environnemental. En effet, une seule crémation requiert autant de carburant que deux pleins de VUS, sans compter toutes les particules cancérigènes qui sont rejetées dans l’atmosphère.

Ce problème en cache un autre: le manque réel de possibilités. Les lois restrictives partout en Amérique du Nord, combinées à une industrie frileuse en matière de changement, mènent à devoir choisir entre diverses options polluantes — un non-choix, en somme.

Heureusement, les choses sont en train d’évoluer.

En Oregon, une loi récente permet à une personne d’être compostée après sa mort. Selon le New Yorker, le processus s’échelonne sur un mois et produit un peu moins qu’un mètre cube de terre — l’équivalent de quatre brouettes pleines. Surtout, il requiert à peine un huitième de l’électricité nécessaire à la crémation.

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Au Québec, l’aquamation, une pratique où l’on dissout les corps avant de les envoyer à l’usine de récupération des eaux usées, monte en popularité. Pour chaque corps, c’est 90% de l’énergie utilisée par la crémation qui pourrait être épargnée.

Au Canada, le Green Burial Council offre une certification aux cimetières qui respectent cinq principes: on ne pratique aucun embaumement; les cercueils sont remplacés par des linceuls; la préservation de la biodiversité doit être une préoccupation active; les monuments commémoratifs doivent être collectifs; et on optimise le terrain du cimetière, notamment en réutilisant les tombes. Ce type de cimetière est déjà courant au Royaume-Uni. Au Canada, le premier d’entre eux a ouvert ses portes à Victoria en 2008. Sur le site du Green Burial Council, la carte ne répertorie qu’une poignée de lieux certifiés. Le progrès est lent.

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«Pour la première fois en mille ans, la plupart des gens n’ont aucune idée de l’endroit où ils reposeront après leur mort», écrit dans le magazine Places Keith Eggener, professeur d’histoire architecturale à l’Université d’Oregon. J’y vois tout à la fois un relâchement des liens familiaux, un éloignement face à la mort et une certaine perte de la mémoire collective. Les traditions changent, aussi.

En 2013, j’ai cofondé le collectif montréalais Vélo fantôme, qui installe des vélos blancs sur les lieux où un‧e cycliste a perdu la vie. Si c’était d’abord un geste politique, j’ai rapidement constaté à quel point ces mémoriaux sont essentiels au deuil des proches. Les cimetières ont été conçus exactement pour cela: nous donner un endroit où vivre la douleur de la séparation et continuer à entretenir notre relation avec la personne disparue.

Il n’est bien sûr pas étonnant de voir ces espaces perdre en popularité dans une société qui a peur de la mort. À certains endroits du globe, on tente de leur trouver une nouvelle fonction pour inviter les vivant‧e‧s à se les réapproprier. En Allemagne, le café Strauss permet de siroter un latté en compagnie de fantômes. À Melbourne, le Springvale Botanical Cemetery organise des soirées de cinéma en plein air et des spectacles de jazz. En Inde, un restaurant a carrément été construit autour d’une douzaine de tombeaux. Ces initiatives ont quelque chose d’ingénieux, mais elles ne permettent pas de résoudre le problème initial: la mort nous terrifie.

Je suis convaincue que notre désintérêt à l’égard des cimetières est un symbole plus grand de notre déconnexion avec la nature. Vouloir effacer la mort est une tentative supplémentaire de nier un cycle pourtant inévitable.

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À l’inverse, faire la paix avec notre propre fin — en la planifiant, par exemple — peut être un acte libérateur. Encore plus si nous savons que notre dépouille permettra de nourrir l’écosystème dont nous faisons partie.

Gabrielle Anctil est chroniqueuse et recherchiste indépendante, spécialisée en techno, en science et en urbanisme. Le reste du temps, elle écrit pour divers médias, dont le magazine Continuité. Été comme hiver, on la trouve, rayonnante, sur sa bicyclette.

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