Mode d’emploi pour s’établir sur l’ile Fogo

Une vague d’artistes qui migrent sur l’ile Fogo, au large de Terre-Neuve, privilégient une approche moderne pour préserver les traditions locales.

Texte — BESIDE
Photos — Catherine Bernier

«Il faut bien plus qu’une maison pour s’établir à Fogo», confie Kingman Brewster. Le conseiller en architecture a quitté Brooklyn pour s’installer dans cet avant-poste reculé de Terre-Neuve il y a dix ans avec sa femme, Erin – une artiste – et leurs enfants. Maintenant enraciné dans la communauté, il conjugue son attirance pour la contemporanéité et l’architecture traditionnelle sur l’ile. Il a pour réputation de savoir transformer respectueusement de vieux bâtiments — et en bâtir de nouveaux — pour les adapter à la vie moderne.

Dans ce village côtier des Maritimes de 2 300 personnes, les habitant·e·s ont toujours su faire preuve d’ingéniosité pour construire tout ce qu’il leur fallait pour exercer un métier leur permettant de nourrir leurs familles. La pêche occupe une place centrale dans leur quotidien depuis des siècles et, entre l’océan et leur habitation principale, les insulaires fabriquaient des «cabanes de pêche».

Celles-ci étaient attenantes à un quai en bois érigé sur pilotis qui s’avançait sur l’océan. On s’installait sur ce «chafaud» pour fendre le poisson (le nettoyer et le vider) et on y amarrait son bachot (bateau en bois). Tout près, on trouvait un séchoir, une plateforme pour sécher la morue.

Il y avait aussi un hangar pour ranger l’équipement de pêche, de chasse et de jardinage, et pour se rassembler entre ami·e·s et voisin·e·s; un caveau au toit recouvert de tourbe pour conserver les légumes pendant l’hiver ainsi qu’un poulailler ou une étable pour le bétail.

Si de nombreux·ses habitant·e·s de l’ile Fogo utilisent toujours ces cabanes comme le faisaient leurs ancêtres, d’autres les transforment avec créativité. C’est le cas notamment de ces artistes venu·e·s de loin qui, comme Kingman et Erin, ont récemment choisi de s’y établir.

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L’ile Fogo attire aujourd’hui des artistes et des artisan·e·s à la recherche de temps et d’espace. Le tourisme, stimulé par l’arrivée il y a dix ans du Fogo Island Inn, un hôtel mondialement primé, a permis au monde entier de découvrir le patrimoine artisanal de la région. Deux programmes de résidence d’artistes – Tilting AIR et Fogo Island Arts – ont également contribué à la création d’une communauté artistique constituée à la fois de gens du coin et de personnes qui habitent sur le continent.

Lors d’une chaude journée de printemps, Kingman nous a fait découvrir les maisons de quelques artistes, soulignant les nombreuses façons dont ces nouveaux·elles résident·e·s participent à la culture et à l’architecture locales, tant dans la conception de leurs bâtiments que dans leurs pratiques artistiques sur l’ile Fogo.

Sarah et Peggy, village de Fogo
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Fille de diplomate, la potière Sarah Fulford a vécu une enfance nomade. La France, la Corée, l’Argentine, l’Arabie saoudite, le Japon, l’Angleterre et Ottawa sont tous des endroits qu’elle a habités avant de déménager sur l’ile Fogo en 2021. Elle y a ouvert le Fogo Clay Studio, qui sert à la fois de centre de formation, d’atelier et de lieu de retraite de poterie. Son amoureuse, Peggy White, a résidé 20 ans à Almonte, en Ontario, avant de la rejoindre sur l’ile. Peggy fabrique à la main des guitares acoustiques et des mandolines. Le couple adore faire de la randonnée, jouer de la musique et recevoir des ami·e·s et des voisin·e·s afin de partager un bon repas.

Agrandir… mais pas trop

«Sur la propriété de Sarah et Peggy, il n’y avait à l’origine qu’un grand hangar (qui servait à fabriquer des tonneaux) et une petite maison», explique Kingman. «Elles ont transformé le hangar pour en faire l’atelier de poterie de Sarah et ont décidé de reconstruire la maison, vu son mauvais état. La nouvelle occupe la même surface que l’ancienne et conserve son style «boite à sel». Les propriétaires l’ont toutefois agrandie afin d’y aménager des chambres d’invité·e·s pour les gens en retraite de poterie. Elles ont aussi surélevé les plafonds pour offrir à la personne moyenne du 21e siècle une hauteur plus confortable. Vous devez faire très attention de ne pas trop agrandir votre maison parce que vous risquez de vous mettre à dos le voisinage et de rompre l’harmonie des lieux. Mais je pense que Peggy et Sarah ont trouvé un juste milieu.»

Le retour de la galerie sur plusieurs côtés

«Les galeries sur plusieurs côtés étaient populaires il y a un siècle parce qu’elles ajoutaient beaucoup d’espace aux maisons remplies d’enfants. Elles sont passées de mode quand les familles ont rapetissé et que les gens ont commencé à acheter du bois à l’extérieur de l’ile plutôt que de le couper dans la forêt. Mais elles connaissent un regain d’intérêt. La météo change rapidement ici. Alors, c’est agréable de profiter de différents microclimats tout autour de la maison. Ce type de galerie permet de passer plus de temps dehors et de tisser un lien avec le voisinage.»

Se rapprocher des gens, apprendre à connaitre les lieux

«Sarah et Peggy ont transformé leur hangar en une espèce de salle publique. Un projet comme celui-là ne tient pas qu’à une série de décisions architecturales, il découle de la volonté de prendre soin de cette communauté dont elles font maintenant partie.»

M’Liz et Don, Barr’d Islands
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M’Liz Keefe est arrivée sur l’ile Fogo en tant qu’artiste en résidence. Elle habite maintenant dans la maison qu’elle a bâtie avec son mari, Don Paul. Native du New Jersey, elle a vécu dans toutes sortes d’endroits incroyables, notamment dans les Grandes Plaines du Nebraska et dans le désert de Taos, au Nouveau-Mexique. Originaire de la Colombie-Britannique, Don Paul est tombé amoureux de M’Liz au Partridgeberry Festival, lors d’un voyage à l’ile Fogo. Il a déménagé dans l’Est après leur mariage et il est devenu le premier apiculteur de l’ile. D’un côté de Barr’d Islands, le couple possède une maison et des dépendances, qu’il utilise pour l’apiculture, et de l’autre côté, l’atelier de M’Liz. Le duo a aussi ouvert une nouvelle galerie d’art en juillet 2022, J.K. Contemporary.

Fenêtres sur le monde

«Les maisons de l’ile Fogo sont souvent dotées de petites fenêtres qui encadrent la vue et créent de petits tableaux. Celle de M’Liz et Don est en partie construite dans le roc, alors leurs vues s’apparentent à des tableaux de plans texturés placés à la verticale. C’est abstrait et très intéressant.»

Couleur locale

«M’Liz adore l’ocre traditionnel des chafauds de pêche, et le fini extérieur de la maison rappelle cette couleur avec une teinte légèrement plus intense. Son atelier arbore la même et s’harmonise ainsi avec leurs bâtiments, même s’il est situé de l’autre côté de Barr’d Islands.»

Conserver les imperfections pour préserver lhistoire

«Comme de nombreux bâtiments ici, l’atelier de M’Liz se trouvait anciennement dans un autre village et a été transporté. Plutôt que de le déplacer sur l’eau, comme on faisait à l’époque, les anciens propriétaires ont déménagé par voie terrestre les murs, le toit et le plafond, en pièces détachées, qu’ils ont ensuite assemblées. Cette manœuvre a produit toutes sortes de lignes étranges ainsi que des trous dans les fenêtres et dans la cheminée. M’Liz aime les strates d’histoire qui se manifestent à travers de curieux détails comme ceux-là. Au lieu de remplacer les planches inégales, M’Liz a travaillé avec un menuisier de la région, Barry Nichol, qui a taillé des petits carrés de bois à insérer dans les interstices. Elle les a peints, alors les murs sont parsemés de formes colorées.»

Fraser et Lee, Barr’d Islands
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Aventurière devenue céramiste, Fraser Carpenter est née en Angleterre et a vécu partout dans le monde, souvent sur l’océan à bord du bateau en acier qu’elle a construit. Fraser a rencontré Lee Danisch sur l’ile Fogo grâce à leur passion commune pour la randonnée et la vie sauvage. Fraser et Lee habitent maintenant avec leur chien Jack dans une maison de 70 ans, que le couple a rénovée. Lee est un potier devenu ingénieur et entrepreneur. Plusieurs années après avoir pris sa retraite et déménagé sur l’ile Fogo, il s’est remis à la céramique. En juin 2022, le couple a cofondé la galerie Steel and Stone Gallery avec le métallier d’art Marc Fiset et sa femme, Pauline Payne.

Travailler avec les gens du coin

«Lee et Fraser ont vraiment mis la main à la pâte lorsqu’est venu le temps d’entreprendre les travaux de construction. Mais le couple tenait aussi à travailler avec Rex Leyte et Keith Gill, car ces menuisiers de Fogo possèdent une connaissance indispensable de la région.»

Ami·e·s en toutes saisons

«Le couple a conservé la charpente de la vieille maison, toujours intacte à l’achat, mais a ajouté la serre, la galerie, un espace pour le potager avec des roches, des étangs et un foyer, ainsi qu’un espace qui sert de cuisine, de salle à manger et de salon. Lee et Fraser participent à la vie communautaire et adorent partager avec autrui ce qui pousse dans le potager. Le couple accueille souvent des gens pour un repas, pour une soirée autour du feu ou pour prendre le thé tout près du poêle à bois. Ces différents espaces ont été aménagés pour que la météo ne soit jamais un obstacle.»

Le feu comme moyen de produire

«L’un des hangars est utilisé pour l’entretien normal de la maison et du bateau. L’autre sert à abriter le four de cuisson à bois que Lee a construit. Revitaliser ce bâtiment leur a permis d’explorer la céramique, un passetemps auquel Lee s’adonnait autrefois et que Fraser découvre aujourd’hui.»

Janet et Bruce, Deep Bay
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Originaire de Gander, à Terre-Neuve, Janet Langdon a travaillé comme créatrice de costumes à la CBC avant de fonder une entreprise de rembourrage à Vancouver. Elle est maintenant responsable des tissus pour Fogo Island Workshops et conçoit des courtepointes contemporaines. Son conjoint, Bruce Pashak, est un artiste conceptuel multidisciplinaire de Vancouver dont les œuvres ont été exposées au Canada, aux États-Unis et en Europe. Le couple vit tantôt dans sa maison de l’ile Fogo, tantôt dans celle de Gander.

Moderne mais discrète

«Voici l’une des maisons les plus modernes, visuellement, de l’ile. Esthétiquement, elle ressemble plus aux ateliers Fogo Island Arts et à l’hôtel Fogo Island Inn, tous signés Todd Saunders, mais elle s’intègre tout de même parmi les propriétés plus traditionnelles du voisinage parce qu’elle a été conçue pour être discrète. Elle a été érigée loin de la route et elle est suffisamment foncée pour se fondre dans le décor.»

Fini vieilli

«Le fini graphite permet aux planches extérieures en épinette noire de s’user, ce qui leur donne du caractère. De loin, il donne aussi une apparence harmonieuse et uniforme à la maison. Ces planches sont en effet très belles et rappellent les chafauds et les hangars vieillis par le temps qu’on trouve dans le village, même si cette propriété date d’une autre époque et n’a pas la même fonction.»

Baignoire avec vue

«Dans la salle de bain, une baignoire profonde est posée devant une large fenêtre donnant sur la mer. Elle a l’air très moderne. Mais, ici encore, ces fenêtres me font penser à ces grandes ouvertures sur les chafauds de pêche qui donnaient sur l’océan. Les gens d’ici ont longtemps eu une grande baignoire. Vous en verrez encore quelques-unes dans les maisons-musées. Elles étaient pratiques pour les familles nombreuses et où il n’y avait ni électricité ni eau courante. On remplissait la baignoire, et les dix enfants pouvaient y plonger avant que l’eau ne devienne trop froide.»

Un atelier d’époque

«Le bâtiment de l’atelier de Bruce, situé juste à côté, a non seulement déjà été une école, mais une église et un endroit où on projetait des films. Les gens du coin y entrent et viennent raconter des bribes de son histoire, comme cette époque où, chaque jour d’école, tous les élèves devaient entrer une buche pour le poêle à bois avant le début de la journée. On sent véritablement les années d’utilisation.»

Claudia et Noel, Fogo
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Il y a 40 ans, Claudia Brahms et Noel Mount – né·e·s aux États-Unis, mais originaires d’Irlande – ont cofondé dans le Maine une entreprise de conception et de fabrication de tissus, Brahms Mount, et offraient des produits de fibres naturelles faits avec d’anciens métiers à tisser. Le couple entretient une passion pour la nature et le camping. À leur arrivée sur l’ile Fogo pour une résidence d’artistes, à l’été 2013, Claudia et Noel ont eu un coup de foudre pour la beauté sauvage de l’ile. À leur retour, au mois de novembre de la même année, leur plan était de louer une habitation pendant quelques mois. Mais les amoureux ont finalement acheté une maison de style «boite à sel» et ses bâtiments. Claudia et Noel ont déménagé, emportant seulement ce qui pouvait entrer dans une fourgonnette et une voiture. Aujourd’hui, Noel se consacre à la sculpture sur bois, à la photographie et aux arts numériques, et Claudia, aux techniques mixtes et à la conception de tissus.

Un héritage familial

«Claudia et Noel ont acheté leur maison auprès de Dale et Abel Payne, au décès du père d’Abel. Après le déménagement, des membres de la famille Payne se sont présenté·e·s à la maison à quelques reprises pour rendre hommage à leur regretté patriarche, Doug, et bavarder du passé devant une tasse de thé. L’un·e d’eux·elles a raconté avoir déjà vu une pile de 100 guillemots (de grands oiseaux de mer) sur le plancher de la cuisine après une partie de chasse. C’est grâce à ces témoignages que Claudia et Noel apprennent à connaitre les anciennes vies de leur nouvelle maison. Une situation comme celle-ci n’est pas rare sur l’ile Fogo: quand vous achetez une vieille maison, vous héritez de la famille aussi.»

Les portes des autres

«On trouve une collection éclectique de vieilles portes dans cette maison. L’une provient de l’église de Barr’d Islands, qui appartenait à une résidente de longue date, Cheryl Blake. Une autre appartenait à Winston Osmond, un artiste et fermier de Shoal Bay. Claudia et Noel voulaient doter la maison de portes avec du caractère, des portes qui les rattachaient aux gens de l’ile avec qui le couple s’est lié d’amitié.»

 

Des hangars pour elle et lui

 «Claudia et Noel ont chacun·e leur propre hangar. Claudia utilise le sien pour peindre et tisser, tandis que Noel y travaille le bois: il sculpte des cuillères, des œuvres d’art et des bateaux. Le couple est déterminé à insuffler une nouvelle vie à ces vieux espaces sans pour autant les transformer au point de les rendre méconnaissables.»

Découvrir le passé

«Sous une lame de plancher, près de la porte d’entrée, il a découvert un journal imprimé cent ans plus tôt, vers 1914. Quand on restaure une vieille propriété, on découvre des trésors comme celui-là qui inspirent un immense respect pour l’histoire de la maison, mais aussi pour ceux et celles qui l’ont habitée avant vous.»

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