Comment fabriquer de l’encre avec des pigments naturels

Pendant plusieurs années, Lauren Kolyn, photographe établie à Toronto, a collaboré avec l’artiste Jason Logan, qui crée des encres naturelles à partir de pigments recueillis partout dans la ville.

Texte & photos—Lauren Kolyn

En 2017, par une journée enneigée, je me suis promenée pour la première fois le long du West Toronto Railpath avec l’artiste Jason Logan. Nous avons regardé avec émerveillement le lit de neige qui recouvrait délicatement les plantes. Les vignes endormies dansaient le long de la clôture. À l’exception des quelques éclats rouge vif des fruits d’églantiers, ce paysage ton sur ton présentait un contraste frappant avec les couleurs qui habillent l’endroit le reste de l’année: les teintes de vert tendre et éclatant qui émergent au printemps; le rouge, le rose, le jaune et le violet des baies de sumac, des roses, des verges d’or et des raisins sauvages en été, et, l’automne venu, les feuilles rouges et dorées, qui offrent un spectacle flamboyant avant de tomber au sol.

Jason est le fondateur de la Toronto Ink Company, qui fabrique de l’encre pour les artistes à partir de pigments provenant de plantes récoltées dans la ville. Nos chemins se sont croisés grâce à une connaissance mutuelle qui était persuadée que nous formerions un beau duo créatif pour travailler à l’élaboration du livre de Logan alors en voie d’être publié, Make Ink: A Forager’s Guide to Natural Inkmaking (2018).

Le projet du livre a démarré peu après la première récolte hivernale le long du Railpath. Au cours de l’année et demie qui a suivi, j’ai documenté attentivement le processus créatif de Jason, de la recherche de matières premières jusqu’à la création d’encres colorées dans le laboratoire aménagé dans sa cuisine. La compréhension de Jason pour le monde de la nature a été façonnée par ses études en histoire, en art et en design et par le savoir-faire que des architectes paysagistes, des biologistes et des personnes ainées autochtones lui ont entre autres transmis. Jason parcourt les rues et les sentiers de Toronto avec le regard aiguisé d’un botaniste amateur, sélectionnant avec soin et amour des plantes que d’autres ne remarquent pas. Une fois chez lui, il devient un alchimiste, et transforme ses trésors fraichement cueillis en encres colorées. Ses recettes sont le résultat d’années de recherches.

Jason adore l’effet de surprise qui accompagne la fabrication d’encres naturelles, car l’apparence d’une plante n’est pas un indicateur de la couleur qu’elle produira. Par exemple, la noix de noyer noir produit une couleur brune malgré son nom et son enveloppe vert lime, et les fruits violacés du nerprun donnent un vert pâle vaporeux. Des découvertes similaires ont suivi, avec notamment le rouge vif d’un raisin d’Amérique ou les tons délicats de rose extraits des pétales de carthames ou d’églantiers.

Comme Jason n’utilise aucune matière toxique pour la fixation de l’encre, les pigments changent avec le temps. Cette lente évolution de nuances et de tons leur confère une qualité unique et dynamique. Habituellement, il utilise le papier pour ce qu’il appelle ses «tests d’encre». N’importe quel papier cartonné épais ou papier aquarelle fait l’affaire, en plus d’être un point de départ économique. Ensuite, pour un résultat plus élégant, il se tourne vers les papiers faits à la main. La combinaison du papier et de la consistance de l’encre aura une incidence sur son niveau d’absorption et son mouvement. L’encre peut être appliquée avec un pinceau ou directement de la bouteille, ou même avec une feuille d’arbre, un bâton, une éponge, les doigts, ou encore en bougeant la feuille de papier dont on tient les extrémités. «Personnellement, j’essaie de ne pas me soucier de l’image que je suis en train de créer; je prends du recul et je laisse l’encre faire son travail», explique Jason. Pour conserver une création, il faut la vaporiser avec un fixatif naturel ou synthétique.

Nos nombreuses explorations nous ont amenés à parcourir la ville à pied ou à vélo. Des rives du lac jusqu’aux ravins, j’ai documenté nos excursions à travers la lentille de mon appareil photo. Le fait d’en apprendre plus sur les plantes m’a permis d’apprécier davantage la nature abondante du milieu urbain. Un monde formidable de couleurs nous entoure — c’est à nous de le découvrir.

L’encre naturelle: recette de base
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Équipment

  • des tasses et des cuillères à mesurer
  • un pilon et un mortier
  • une casserole qu’on réservera sans regret à la fabrication de l’encre
  • une cuillère ou un bâton à mélanger
  • une passoire à mailles fines ou un égouttoir
  • un entonnoir
  • un compte-goutte en verre
  • une molette en verre ou un couteau à palette, pour utiliser sur une surface en verre
  • un grand bol
  • une balance de cuisine
  • des filtres à café
  • un pilon à pommes de terre
  • du papier tournesol
  • des contenants en verre avec des couvercles hermétiques
  • du papier collant ou du ruban adhésif pour les étiquettes
  •  un vieux moulin à café (facultatif)
  • des gants de caoutchouc et quelques torchons pour le nettoyage
  • du papier blanc épais pour tester l’encre

Stérilisation de l’équipement

Remarque: La stérilisation est particulièrement recommandée pour les recettes à base de plantes. 

  1. Placez le matériel propre — bouteilles, compte-goutte, bouchons et ustensiles — dans une grande casserole.
  2. Ajoutez assez d’eau pour recouvrir le matériel, en veillant à ce qu’il n’y ait pas de bulles d’air.
  3. Amenez l’eau à ébullition et faites bouillir pendant cinq minutes.
  4. Éteignez la cuisinière et laissez l’eau refroidir complètement.

 

Matériel

Remarque: En plus de l’équipement et des articles nommés plus haut, voici le matériel que je recommande pour fabriquer de l’encre. Vous n’aurez pas besoin de la totalité de ces accessoires, mais plus vous aurez d’outils à disposition, plus vous pourrez essayer de techniques. 

  •   de l’eau
  •   un ingrédient de base coloré (p. ex. des baies, des pierres, du charbon, des noix, des racines ou des feuilles d’arbres)
  • de la gomme arabique (un liant vendu dans la plupart des magasins de fournitures d’art)
  •   de l’huile essentielle de gaulthérie ou des clous de girofle entiers
  •   du vinaigre blanc (de type «ménager» si possible)
  •   du sel de table ou à marinade

Méthode
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1. Préparez l’ingrédient de base coloré

Baies: Écrasez les baies avec un pilon à pommes de terre. Ajoutez 1/2 tasse (125 ml) d’eau et 2 tasses (450 g) de baies. Passez à l’étape 3.

Pierres, charbon et autres pigments secs: avec un pilon et un mortier, broyez une tasse de matière jusqu’à l’obtention d’une fine poussière. Ajoutez 2 3/4 tasses (680 ml) d’eau et 2 cuillerées à soupe de gomme arabique.

Noix, racines et feuilles d’arbres: combinez 2 tasses (500 ml) d’eau et 1 tasse (250 ml) de matière végétale telle quelle dans le récipient.

2. Intensifiez la couleur

Mettez l’ingrédient de base coloré dans une grande casserole dont vous ne vous servez plus. Ajouter 2 cuillerées à soupe de vinaigre et une cuillerée à soupe de sel.

Chauffez la préparation en maintenant la température juste en dessous du point d’ébullition et faites cuire pendant au moins 2 heures, en remuant de temps en temps, jusqu’à l’obtention d’une couleur intense. Trempez une bande de papier dans l’eau colorée pour vérifier l’intensité de l’encre. Retirez la casserole du feu et laissez refroidir.

3. Filtrez le liquide

Si vous avez de gros morceaux de matière végétale, comme des racines et des feuilles, retirez-les d’abord avec une passoire. Pour filtrer davantage, placez l’embout d’un entonnoir dans l’ouverture d’un contenant de verre, placez un filtre à café dans l’entonnoir et versez lentement le liquide. Le filtre à café devrait éliminer les plus petites particules, créant ainsi une encre plus pure. Vous pouvez toujours filtrer le liquide à nouveau s’il semble trop granuleux. Cette étape est cruciale si vous comptez utiliser l’encre pour écrire. Pour que le stylo glisse bien sur le papier, vous devrez filtrer soigneusement les petits grains de la plante et utiliser moins de liant, qui peut également gommer la pointe. À l’opposé, le grain résiduel de l’encre peut donner une texture intéressante pour la peinture.

4. Fixez la couleur

Ajoutez de la gomme arabique comme liant seulement après avoir obtenu la couleur désirée. Pour une bouteille de 60 ml (2 onces) d’encre, ajoutez 10 gouttes de gomme arabique. Si vous utilisez un pigment sec comme base, vous devrez ajouter plus de liant (habituellement 1 cuillerée à thé par bouteille de 60 ml [2 onces]). Si vous prévoyez utiliser l’encre pour écrire avec un stylo, essayez de vous en tenir à quelques gouttes seulement de gomme arabique pour chaque petite bouteille. Ajoutez quelques gouttes d’huile essentielle de gaulthérie ou un clou de girofle entier pour empêcher l’encre de moisir.

5. Conservez l’encre dans une bouteille

Vous pouvez conserver l’encre dans un contenant en verre ou une bouteille avec un couvercle hermétique. L’encre dure plus longtemps dans une bouteille préalablement stérilisée dans de l’eau bouillante. Référez-vous aux directives plus haut.

Vous pouvez vous procurer de vieilles bouteilles d’encre vides en ligne ou réutiliser de petits contenants ou des bouteilles en verre de la maison. Vous pouvez également acheter des bouteilles de 30 ml (1 once) dans des magasins de produits vendus en vrac. Identifiez l’encre avec un autocollant, donnez-lui un nom, et indiquez la liste des ingrédients ainsi que le lieu et le moment de la cueillette. L’étiquette donnera du sens à votre encre et servira de référence lors de futures expérimentations.

6. Testez l’encre

Une seule goutte d’encre naturelle sur du papier présentera de nombreuses subtilités en séchant; la couleur devient souvent plus vive et plus foncée aux extrémités. Assurez-vous de tester l’encre avec différents outils — compte-gouttes, stylos, plumes, pinceaux, bâtonnets ou plumes d’oiseau vont modifier l’effet de l’encre — et avec différents types de papier.

7. Nettoyez l’espace

Bien que l’encre naturelle ait tendance à moins tacher que des équivalents produits chimiquement, la fabrication d’encres peut être un processus salissant et endommager les vêtements, les comptoirs et les cuillères de bois. Assurez-vous d’avoir des torchons, du savon et du papier absorbant sous la main.

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