Manger à sa faim rend libre

Pour Sophia Roe, célèbre cheffe de Brooklyn, manger rime avec liberté. Et la liberté est la seule forme de pouvoir dont elle se nourrit.

Texte—Tayo Bero
Photos—Christina Holmes

Sophia Roe a tout vu. De la pauvreté de l’enfance au prestige du plateau de télévision (son émission, Counter Space, est en lice aux Emmy Awards) en passant par le gala du Metropolitan Museum of Art, cette cheffe et productrice installée à Brooklyn est indéniablement l’une des plus importantes voix de sa génération dans le monde culinaire. Mais le succès ne lui fait pas oublier la seule chose qui compte vraiment pour elle: que tout le monde mange à sa faim. «Aucun·e enfant ne devrait avoir à fouiller sous les coussins du canapé dans l’espoir de trouver de l’argent pour acheter du lait», explique-t-elle.

Qu’elle allie son franc-parler à sa grande popularité sur les réseaux sociaux pour sensibiliser la population à l’insécurité alimentaire ou qu’elle explore les cuisines du monde sous un angle sociologique à Counter Space, Sophia pose toujours un regard franc et curieux sur notre système alimentaire et sur la manière dont il influence notre vie.

Tu as déjà mentionné que c’est l’idée de remplir les estomacs qui te pousse à continuer et que cette motivation vient du fait que tu as connu la faim. Comment as-tu vécu cette expérience?

Je sais ce que c’est que de ne pas manger à sa faim. Je pense qu’on parle beaucoup d’insécurité alimentaire, d’apartheid alimentaire, de désert alimentaire, etc. Mais le vrai problème, c’est que les gens ont faim. On ne devrait pas avoir à choisir entre payer des factures ou nourrir sa famille. Aux États-Unis seulement, c’est le cas d’une personne sur six.

Dans mon quartier, je vois des gens dont les paiements hypothécaires s’élèvent à 8 000 $ US par mois et d’autres qui n’avalent rien de la journée. Je pense qu’on devrait parler des écarts quand on aborde la question de la faim. La majeure partie de l’élite dirigeante n’a jamais eu l’estomac vide. Elle n’a aucune idée de ce que c’est ! J’ai l’impression que la situation perdure parce que ces personnes ne comprennent pas comment on se sent quand on a faim.

Quels pouvoirs voulons-nous?

Cet article est tiré de notre plus récent numéro.

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À ton avis, est-ce qu’on néglige certaines parties du problème ? Qu’est-ce qu’on oublie de mettre dans l’équation?

La situation est largement exploitée à coups de «regardez-moi, je fais quelque chose de bien». Ces «bonnes actions» ne règleront jamais le problème. Les gens doivent réfléchir à leur manière de donner. À qui donnez-vous? Je pense que c’est comme ça qu’on obtiendra l’équité. Posez des questions à votre voisinage. Ne présumez pas que les gens veulent ce que vous avez. Vous vous engagez sur un terrain que vous ne connaissez pas. Demandez aux gens de vous expliquer leurs besoins. Ils sont  probablement différents des vôtres. Une personne qui a faim sait exactement ce qu’il lui faut. Informez-vous.

Je pense aussi qu’on oublie de parler de notre dépendance à l’agriculture. On ne vit plus dans des sociétés agricoles. On ne pense plus vraiment à ce que la terre nous donne, aux gens qui la cultivent et aux efforts que cela implique. Il faut éduquer la population.

Mais à qui la faute? Il ne sert à rien de toujours se relancer la balle. Le problème est institutionnel. Le système est foncièrement inéquitable.

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Selon moi, c’est un combat très difficile parce qu’il ne concerne pas seulement la faim. Si une personne ne veut pas parler de racisme, elle ne voudra pas non plus s’attaquer aux racines du problème de la faim. Ces deux problèmes sont interreliés.

Ça fait quoi d’avoir constamment des discussions sur les dimensions sociale et politique de la nourriture?

Ça a vraiment élargi ma réflexion sur le sujet. Je ne vois plus du tout de la même façon le fait de manger à New York des aliments produits localement au lieu d’un bol d’açaïs, par exemple. Je peux me procurer des palourdes à 20 minutes d’ici. C’est un produit écologiquement durable et en manger est bon pour l’environnement. Plus on en mange, plus on en élève, et plus on en élève, plus l’océan est propre. L’aquaculture durable est une révélation pour moi et pour mon palais; cette découverte a transformé la façon dont je veux cuisiner et parler de nourriture.

L’élevage durable de palourdes permet d’assainir les écosystèmes marins. Pour célébrer ce merveilleux cycle naturel, on vous propose une des recettes de palourdes préférées de Sophia.
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Ingrédients

  • 1 kg de palourdes, trempées dans de l’eau froide salée pendant au moins une heure
  • 2 cuillères à soupe d’huile d’olive
  • 1 bouquet d’oignons verts, hachés
  • 120 ml (½ tasse) d’olives vertes
  • + 3 cuillères à soupe de saumure d’olive
  • 2 gousses d’ail, écrasées
  • 1 morceau de gingembre de la taille d’un pouce, émincé
  • 1 bouquet de coriandre, hachée
  • 1 bouquet de basilic, haché
  • 2 citrons, coupés en rondelles
  • 1 orange
  • 2 tomates, coupées en dés
  • 80 ml (⅓ tasse) de lait de coco
  • 60 ml (¼ tasse) de vin blanc sec
  • Une petite poignée de noix hachées, au choix
  • Une pincée de sel

Étape 1.

Dans une poêle à feu moyen, verser de l’huile d’olive, puis ajouter les oignons verts, le gingembre, l’ail et une généreuse pincée de sel. Remuer une ou deux minutes.

Étape 2.

Ajouter les citrons et les palourdes. Couvrir et agiter la poêle. Couper la moitié de l’orange en rondelles. Ajouter aux palourdes. Couvrir et augmenter le feu à moyen-élevé.

Étape 3.

Après trois minutes, retirer le couvercle et ajouter le lait de coco et le vin. Couvrir et laisser mijoter encore trois ou quatre minutes.

Étape 4.

Pour préparer la garniture, presser l’autre moitié de l’orange dans un bol et ajouter un peu de saumure d’olive. Incorporer les olives, les herbes hachées et les tomates. Remuer.

Étape 5.

Lorsque toutes les palourdes sont ouvertes (ne pas manger celles qui sont restées fermées), les napper de garniture.

Parsemer de noix et servir. Bon appétit !

Selon toi, quel est le lien entre la nourriture et le bienêtre?

Le bienêtre, c’est la nourriture, l’air, l’eau, le mouvement, la lumière du soleil. C’est avoir une raison d’être et faire partie d’une communauté. Si votre recherche du bienêtre ne tient pas compte de tous ces facteurs, vous êtes sur la mauvaise voie. Beaucoup de gens qui prennent soin d’eux-mêmes ne se sentent pas bien, car il leur manque quelque chose: la volonté d’aider les autres à trouver le bienêtre. C’est ça, le chainon manquant. Dès que vous commencez à aider votre prochain, je pense que vous trouvez une raison d’être, et ça, c’est un important pilier du bienêtre. Si vous cherchez votre raison d’être ou si vous ne savez pas pourquoi vous êtes ici, je vous suggère de vous investir auprès de votre communauté. Chaque jour ou chaque semaine. En trois mois, vous aurez trouvé votre raison d’être. Je vous le garantis.

Quels sont les aspects sensuels de la nourriture que tu aimes tant?

J’aime tout ! Parfois, une bouchée me fait penser au premier contact charnel avec l’être aimé. Ça n’a rien à voir avec le sexe. Je parle vraiment de cette sensation de peau à peau. Je me rappelle, il y a quelques années, la première fois où j’ai touché la peau de mon amoureux. La pâte me donne la même sensation. La pâte est vivante, elle lève, elle fait ce qu’elle a à faire. Tout ça grâce à la terre. C’est fou!

La nature nous donne le miel, les bleuets! Il n’y a rien de plus sexy. Quand on prend conscience de ces merveilles, on se met à cuisiner autrement.

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On veut donner de la dignité à nos plats. On veut les savourer jusqu’à la dernière bouchée. On veut cuisiner en plus grande quantité pour partager avec les gens qu’on aime ou avec ceux et celles qui en ont besoin. Les bleuets, on va vraiment les mettre en valeur! C’est le summum de la sensualité.

Tu ne taris pas d’éloges au sujet des champignons. Pour quelles raisons les aimes-tu autant?

Je viens de la Floride, un endroit très humide, un paradis pour la moisissure. La première fois que j’en ai vu, c’était sur un citron. Je me rappelle avoir pensé que c’était le phénomène le plus génial que j’avais jamais vu. Puis, à l’époque où je suivais ma formation culinaire, les champignons semblaient remporter tout plein de prix. Il y avait les truffes, les champignons séchés, le matsutaké… Donc c’est à ce moment, quand j’ai commencé à travailler en cuisine, que je suis devenue folle des champignons.

En 2016, j’ai rencontré Giuliana Furci, la seule femme mycologue en milieu naturel de l’Amérique du Sud. L’écouter parler des champignons a changé ma vie. Les champignons nous aident à comprendre l’étroite interdépendance entre les espèces. Ils nous font voir que la mort fait partie d’un processus auquel rien ni personne n’échappe – la mort doit devenir un sujet de conversation normal, parce qu’elle est inévitable.

Je pense qu’on doit faire une place à la mort quand on pense au bienêtre. Il faut en parler ouvertement.

La plus belle chose qu’un arbre peut faire, c’est mourir, parce qu’il se transforme alors en plein d’autres choses. Un arbre qui se meurt porte jusqu’à 30 000 organismes. Les champignons peuvent nous apprendre que la décomposition n’est pas un phénomène dégoutant. C’est un aspect important de la vie.

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Mais ce que j’aime surtout, c’est le phénomène de la symbiose. Les êtres humains ont tendance à se dissocier de la nature, comme s’ils n’en faisaient pas partie. On entend souvent: «J’ai besoin de plus de nature dans ma vie.» Mais au fond, il faudrait plutôt dire: «J’ai besoin de rentrer chez moi.» Parce que c’est là que se trouve notre place. On est la nature. Comme les marais, comme les arbres, on contient des tas de champignons, de moisissures et de bactéries. C’est pour ça que les champignons me donnent l’impression d’être chez moi.

On dit que la nourriture donne du pouvoir. Qu’en penses-tu ?

Mon but dans la vie n’est pas de gagner du pouvoir. Je puise ma force dans la tranquillité, dans la grâce, dans le fait de ralentir. Je trouve la force d’agir dans les moyens qui me permettent de le faire l’esprit en paix. Je ne recherche pas le pouvoir parce que j’ai l’impression que ce n’est pas nécessaire. Moi, je veux être libre. Comme Nina Simone, je pense que la liberté, c’est la possibilité de vivre sans peur. Et vivre sans peur, c’est avoir l’esprit tranquille. Quand vous avez assez à manger, vous n’avez pas besoin d’y penser. Vous avez le ventre plein. Si vous avez de la nourriture, votre vie est beaucoup plus facile que celle d’une personne qui n’en a pas. Donc, pour moi, la nourriture, c’est la liberté. La nourriture, c’est la tranquillité d’esprit, c’est l’absence de peur. Tout ça est bien plus important que le pouvoir.

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Cette entrevue a été éditée et abrégée.

Tayo Bero est une productrice radio et une journaliste culturelle primée. Elle publie notamment dans le Guardian, Teen Vogue, Chatelaine Magazine et le Walrus, et elle travaille pour CBC Radio.

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