L’excellence au temps de la léthargie

Texte & Photos — Vanessa Gauvin-Brodeur

Isaac Newton a découvert la loi de la gravitation universelle, ainsi qu’une ébauche de la composition chromatique de la lumière, lors de son confinement durant l’épidémie de la peste bubonique au 17e siècle.

C’est pas rien. Faut croire qu’avoir du temps libre est propice à la créativité et à la réflexion, comme l’affirment plusieurs études.

De mon côté, ce temps libre est propice à la réflexion, certes, mais à une réflexion nourrie par le désarroi de ne pas être M. Newton.

Je suis réalisatrice, et mon métier fait partie de ceux qui ont été mis sur pause, puisqu’il s’exécute mal par télétravail. Au moment où s’implantaient les mesures d’urgence sanitaires, une certaine incertitude financière s’annonçait, elle aussi, m’obligeant à fermer de façon indéfinie les portes de ma carrière au sein de cette tempête.

Je peux difficilement changer le cours des choses. Je dois m’armer de patience, attendre que le vent tourne, emportant avec lui toute trace de ce virus et de sa pandémie.

Malgré tout, je fais partie des grands privilégiés de la quarantaine: je suis confinée dans mon confortable chez-moi, branchée à une connexion internet haute vitesse, ma machine à café me procure un réchauffement intérieur inépuisable, (n’ayant pas d’enfant) j’emmagasine les heures de sommeil dont je n’aurais pu rêver lors de nuits écourtées en des temps plus occupés, et le gouvernement me concède un montant que certains préposés de la santé gagnent difficilement.

Soyons positifs, c’est une opportunité! Ne devrais-je pas profiter de ce moment pour finalement travailler sur ce projet de podcast prévu pour l’automne dernier? Plancher sur la rédaction du synopsis de mon court métrage en préproduction? Développer une série web? Ne devrais-je pas me réjouir de ce moment d’accalmie que nous, professionnels d’une société à bout de souffle, cherchons constamment pour enfin plonger dans l’aboutissement d’une entreprise qui demande du temps que nous ne semblons jamais avoir?

— «Est-ce que tu en profites pour travailler sur des projets perso ou développer de nouveaux concepts?» me textait une de mes bonnes amies cette semaine.

— Pas vraiment.

J’essaye, mais j’en suis incapable. Dans la situation actuelle, je n’ai pas le moral à créer.

J’ai de la confiture entre les deux oreilles, mon cerveau ramollit de jour en jour. Mais le sentiment de culpabilité qui vient avec l’incapacité de produire, lui, grandit au même rythme que le nombre de cas de Covid-19 au Québec.

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Dans une société qui mesure la valeur des individus par le rendement de leur activité, je perçois mon inertie comme la preuve de mon inutilité. Bien qu’elle soit obligatoire, je ressens quand même une grande angoisse face à cette pause.

Quand je discute de cette angoisse avec celui qui partage mon quotidien (ce chanceux qui travaille toujours), je me mets à hausser le ton dès qu’il me propose de réfléchir à des façons de rentabiliser et de diversifier mon potentiel professionnel, même s’il le fait pour m’encourager. L’impression de devoir absolument trouver un nouveau moyen de performer m’agace et m’insécurise. J’ai le sentiment d’avoir à dompter ce confinement en me réinventant, là, tout de suite.

Sur les réseaux sociaux, tout le monde semble proactif. L’impeccable traintrain d’une efficacité qui se doit indéfectible défile. Les meetings continuent, ça brainstorm sur une solution marketing créative pour tel ou tel client, ça se questionne sur l’avenir de son modèle d’affaires, ça profite du mois d’avril pour se lancer dans l’écriture du prochain bestseller du New York Times, ou dans le développement d’un nouveau concept d’émission enregistré via Zoom. Je suis affolée par cette efficacité dont je suis actuellement incapable.

Visiblement, je nage à contrecourant dans ce raz-de-marée créatif. Dois-je remettre mes capacités professionnelles en question? Suis-je la seule à ne pas profiter de cette quarantaine pour accomplir autre chose que cette énième batch de biscuits congelés?

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On a beau nous demander de rester chez nous à faire des tartelettes portugaises, je me lève tout de même chaque matin avec la honte infinie de ne pas avoir réalisé un long métrage sur le confinement montréalais. Il y a une fébrilité à se sentir soudainement inapte quand on est habitué à se valider par la promotion constante de notre travail (qui semblait alors si important). Mais soyons francs, dans ce climat, la seule chose qui mérite réellement d’être créée et partagée, c’est un vaccin contre ce microbe. Le reste est frivole.

Justin Trudeau annonçait cette semaine que le «retour à la normale devrait prendre entre 12 et 18 mois». D’ici là, j’aurai peut-être retrouvé le feu sacré en moi qui me plongera dans le développement d’un projet créatif formidable. J’aurai peut-être aussi eu le temps de revoir mes priorités.

Mais pour le moment je n’arrive pas à exceller. La seule activité dans laquelle je suis capable de performer est celle de vivre.

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Je dois me dire que c’est suffisant. Peut-être que dans 18 mois, le nouveau «normal» consistera justement à accepter de vivre au jour le jour, sans avoir à se surpasser quotidiennement. Parce que la vie continue, le printemps s’installe lentement, les choses prennent du temps, et le seul mandat que je puisse me donner pour l’instant, c’est de me dire que oui, ça va bien aller.

Vanessa Gauvin-Brodeur est réalisatrice pigiste représentée chez BLVD. Avant d’être à son compte, elle a été journaliste, puis a longtemps travaillé au sein d’une agence publicitaire. Elle n’a jamais perdu son amour du récit qu’elle exerce aujourd’hui plus souvent sous forme vidéo que sous forme écrite. Vanessa se passionne pour les humains, et ce qui nourrit leurs histoires. Elle aime également les gros chiens, la baie Georgienne où elle passe plusieurs semaines par été, et Bruxelles, la ville qui l’a vue grandir.

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